L’avantage de l’oubli

Le film est arrivé en catimini sur nos écrans au mois de janvier, puisque c’est ainsi, désormais, que nous sommes contraints d’apprécier le cinéma. Une jeune femme pleine de promesses (Promising Young Woman) n’a en revanche laissé personne indifférent. Le film, réalisé par Emerald Fennell, que l’on connaît aussi comme comédienne, s’illustre d’ailleurs dans la course aux Golden Globes, étant nommé pour la meilleure réalisation, le meilleur scénario et dans la catégorie reine, celle du meilleur film. Carey Mulligan, qui y tient le rôle principal, est aussi nommée dans la catégorie d’interprétation féminine.

Cette comédie sombre et grinçante est une histoire de vengeance. Cassandra Thomas, ou Cassie, vient d’avoir 30 ans. Elle vit chez ses parents, dans une maison d’un kitsch à peine croyable. Elle a abandonné ses études de médecine et travaille dans un café dont la propriétaire, rôle interprété par Laverne Cox, semble être sa seule amie. Cassie ne se passionne pour rien en particulier, ne voit personne et ne sort jamais. Sauf un soir par semaine, où elle se rend dans un bar, seule, et feint d’être ivre morte. Chaque fois, un homme s’approche, propose de l’aider, puis l’amène chez lui, bien qu’elle semble à peine consciente. Elle laisse alors libre cours à ses avances jusqu’au moment où, coup de théâtre, elle se révèle sobre. « Qu’est-ce que tu fais ? » demande-t-elle invariablement. Malaise, effroi, excuses bancales. Chaque fois, le script se répète à l’identique. Ce n’est pas ce que tu crois. Je suis un bon garçon, je te jure. Le matin venu, Cassie ajoute un trait dans son calepin.

Le film se présente comme une histoire de vengeance, donc. Parce que Cassie ne se remet pas du viol de sa meilleure amie, Nina, survenu lorsqu’elles étaient à l’université, une agression ayant poussé Nina à interrompre ses études, puis, comprend-on, au suicide. Une histoire tragiquement banale, comme nous en avons entendu des dizaines, dans la vraie vie. L’histoire d’une vie déchirée, mais aussitôt effacée par un désir, partagé par tout le monde autour, de tourner la page et de regarder vers l’avant, au prétexte qu’il ne faudrait pas gâcher des vies à cause d’un « accident de parcours ».

Car tout le monde y gagne, au fond, et c’est ce qu’on nous montre : les témoins de l’agression qui ont fini par oublier, ou alors ceux qui en ont retenu que Nina, au fond, l’avait cherché. La directrice du département de l’université, satisfaite d’avoir rangé l’affaire dans la catégorie des enfantillages, même si le crime avait été rapporté en bonne et due forme. Les ex-camarades de classe, tous devenus de brillants médecins, des citoyens exemplaires, défilent pour démontrer qu’il vaut mieux, en effet, oublier la laideur lorsqu’il y a tant à conquérir, lorsque la vie est pleine de promesses…

Mais Cassie, incapable d’oublier le mal fait à son amie, pose une question aussi simple que disruptive : qu’arrive-t-il lorsqu’une personne refuse l’oubli et confronte tous ceux qui ont préféré laisser l’eau couler sous les ponts ? Cassie est avant tout une femme qui refuse, qui refuse la violence aussi bien que l’oubli de cette violence, quitte à interrompre entièrement le cours de sa vie. Sa posture, radicale, inflexible, fait apparaître de façon éclatante toutes les ruses et les hypocrisies par lesquelles on excuse sans cesse l’inexcusable. Et pas que dans les films.

D’ailleurs, une controverse suscitée par une critique du film a démontré l’acuité de ce qu’on y dépeint. Le critique cinéma Dennis Harvey a été vivement réprimandé pour avoir écrit que le guet-apens tendu dans les bars par Cassie était plus ou moins crédible en raison du choix de l’actrice. Mulligan n’étant pas, insinue-t-il, assez attirante pour que les hommes mordent à l’hameçon. Harvey a dû s’excuser, mais on se demande combien de fois il faudra répéter que les femmes ne se font pas agresser parce qu’elles sont désirables, mais bien parce qu’elles sont vulnérables face à l’impunité.

Enfin, pour revenir à Cassie, celle-ci n’est évidemment pas seulement animée par un froid désir de vengeance. On découvre aussi une femme rongée par la culpabilité, par une colère qui l’affecte, elle, plus que quiconque, et laquelle ne mène à rien, sinon à encore plus de destruction. Il n’y a ni réparation ni rédemption dans Une jeune femme pleine de promesses. Une catharsis, ça, oui, sans vouloir rien divulgâcher. Mais il n’y a pas tellement d’espoir, et encore moins de justice.

C’est peut-être ce qui frappe avec une telle œuvre. Ce n’est pas la première qui explore le moment qui vient après l’agression, surtout depuis le mouvement #MeToo. On pense notamment à la récente série de Michaela Coel, I May Destroy You — curieusement boudée par les Golden Globes —, qui suit une femme dans sa reconstruction après qu’elle a subi un viol. Mais il semble qu’on peine à formuler une réponse à la violence qui nous laisse avec autre chose qu’un surplus de colère.

Au même titre que la société qui piétine encore, la fiction avance à tâtons, en cherchant des réponses, une source d’apaisement. Or les méandres dans lesquels nous plongent ces récits montrent bien à quel point la question de « l’après », de la réparation et de la guérison, reste en suspens pour les survivantes de violences sexuelles. Et pas que dans les films.

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