Un bonbon pour la culture

Bien sûr, on est heureux de voir les musées rouvrir en zones rouges la semaine prochaine. Nul doute que l’expo sur Riopelle et la nordicité fera salle comble au MBAM. Cette annonce de François Legault a semé l’étonnement mardi, faute de nous avoir habitués à ses égards pour la culture. Mais à force de l’entendre dire qu’il privilégiait le sport aux dépens des nourritures de l’esprit, le premier ministre nous lance ce bonbon. Les musées, avec des visiteurs admis par groupes succincts, seraient particulièrement attentifs aux mesures de distanciation et aux exigences sanitaires, paraît-il.

Sauf qu’on n’en pense pas moins des salles de spectacles de tout poil, théâtres et cinémas inclus, où l’on s’aventurait masqués, avant la dispersion dans ces enceintes aux jauges limitées. Ces lieux-là aussi faisaient leur effort de guerre. Rien n’indique que des foyers de contamination y aient éclos. Remarquez, tant qu’on vit sous le couvre-feu de 20 h dans les grandes villes du Québec, ça chamboule les horaires des sorties nocturnes, il est vrai. Mais en plein jour, des spectacles, pourquoi pas, au fait ? Les uns ouvrent : commerces, coiffeurs. Pas les restaurants ni les salles de spectacle. Curieux ! Les habitants des zones orange poussent un soupir de soulagement plus profond que nous. Presque libérés de leurs chaînes, bientôt dans leurs gyms et leurs restos. Là-bas, les cinémas et théâtres ouvriront dès le 26 février (le temps de se remettre en selle). Dans nos grands centres, on a davantage de contaminés, plus d’hôpitaux débordés, plus de morts aussi qu’en régions éloignées, moins peuplées. C’est entendu.

Tout le monde a compris la nécessité de se faire serrer les ouïes après les remontées de la COVID-19 à la suite des abus du temps des Fêtes. Les rues se vident le soir de leurs passants. Pur paradis des déneigeuses en liberté. Les gens ne partent plus boire à 21 h chez leurs amis pour se désennuyer et se contaminer. Mais, en épée de Damoclès, plane le spectre des nouveaux variants en invasion massive sur nos territoires. Dans quelques semaines, l’État va-t-il demander d’autres replis à la population exaspérée ?

Ouvre, referme. Depuis un an, c’est la politique du yoyo. Certains directeurs culturels préfèrent garder plus longtemps leurs lieux scellés plutôt que de subir ce stress à répétition. Le milieu reçoit l’affranchissement partiel de plusieurs régions avec le sourire. Tout en craignant le retour du bâton, fauchant de nouveaux espoirs, comme l’automne dernier. Tant d’artistes se cherchent des emplois hors de leur champ. Certains en ont déjà trouvé.

Les temps sont durs pour tous. C’est vrai. Mais la pauvre culture, elle en bave, vous savez. En pleine crise existentielle, en mutations perpétuelles. Toute dématérialisée, servie au foyer comme la livraison culinaire d’un restaurant fermé. Au rythme où vont les choses, bien des spectateurs craindront de renouer avec le contact d’autrui — de dangereux contaminés, qui sait ? Le public est méfiant ; faut comprendre. Plus le temps passe, plus des habitudes culturelles se perdent et plus de nouveaux usages se créent : les enseignes désertées vite remplacées par la webdiffusion au foyer.

Un dramaturge me confiait que le théâtre qui accueillera sa pièce l’automne prochain peinait à combler un important rôle féminin. Plusieurs comédiennes avaient donné des fins de non-recevoir, préférant se réserver pour la télé et les spectacles numériques, des valeurs plus sûres par les temps qui courent. On ne leur jette pas la pierre. Quand même, ça fait peur ! Les arts vivants sont menacés. Les autres aussi. On veut bien croire en leur avenir, tout en anticipant d’autres pertes. Mieux vaut mesurer l’ampleur de l’inondation avant d’éponger.

Les cinémas ont la marquise basse. Du moins, en attente de jours meilleurs, les propriétaires de salles québécois reçoivent une aide d’État, en plus des fonds d’appui aux entreprises. Pas Cineplex toutefois, bannière canadienne bringuebalante. On pense à son Quartier latin qui offrait de nombreux films français, québécois et internationaux. Un endroit fragile même avant la pandémie : quelques spectateurs épars se retrouvaient devant de bons films indépendants. La chaîne ne faisait le plein qu’avec certains titres porteurs québécois, surtout des blockbusters américains. Cineplex, en difficulté au pays, allait être vendu à la britannique Cineworld, mais en juin dernier, en pleine crise covidienne, la transaction a fait chou blanc. On n’attend guère de bonnes nouvelles de son côté. Comme le paysage s’assombrit ! Autant saluer chaque éclaircie. Les musées donc, oui ! oui ! oui !

Le milieu culturel n’est ni fou ni hargneux. Très résilient, mais extrêmement inquiet et les cheveux en bataille. Allez donc trouver un coiffeur capable de démêler tant de têtes embroussaillées…

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1 commentaire
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 4 février 2021 08 h 18

    Quand on confond efficacité avec efficience, sous fond de simplification ...

    Votre chronique nous présente clairement les incohérences des décisions qui viennent nécessairement influencer l'adhésion et la perception des citoyens face à telle ou telle autre mesure. Je ne reviendrai pas de nouveau sur les perpétuels débats concernant la pertinence on non d'appliquer telle mesure plutôt que telle autre. Mais nous sommes forcés de constater que pour se simplifier la vie, nos dirigeants prennent parfois des raccourcis au nom de l'efficacité. Sûr que quand on doit prendre un grand nombre de décisions de façon intensive et rapide, la tentation en est grande.

    Mais comme souvent dans de tels contextes, il est désolant de voir que l'efficacité prend trop souvent le pas sur l'efficience. Hein ? Ne sont-ce pas là deux synonymes ? Il faut juste savoir que même si les deux mots sont en apparence semblables, l'efficacité consiste à bien faire quelque chose, tandis que l'efficience vise à faire la bonne chose.

    Il ne s’agit donc pas de brader l'efficacité au profit de l'efficience. Il faut plutôt d'abord s'appliquer à l'efficience puis ensuite s'assurer de l'efficacité des choix qui sont faits en ce sens. On ne parle donc pas ici de "simple" sémantique. C'est carrément la façon d'envisager comment on se donne les meilleures probabilités de faire des choix éclairés et pertinents, tout en appliquant les meilleurs pratiques pour déployer les choix ainsi retenus. Somme toute, une façon relativement simple (et efficace ?) de viser et d'atteindre la qualité, que ce soit par les dirigeants politiques, les gestionnaires des services publics, les acteurs des secteurs privés, tout autant que par les individus confrontés à de telles mitigations !

    Attention toutefois ! À éviter de confondre "simple" et "facile". C'est pas parce qu'une idée est simple à comprendre qu'elle est pour autant facile à mettre en œuvre ...