L’étau se resserre sur Taiwan

Depuis le début de 2021, les viols du territoire taïwanais par des avions militaires chinois se multiplient : en date du 29 janvier, Taipei en signalait 73.

Ce qui n’était, jusqu’à l’année dernière, que coups de semonce et épisodes isolés s’est transformé, de la part de Pékin, en un crescendo d’intimidation contre l’unique démocratie de matrice chinoise.

Les menaces ne viennent pas que du haut des airs contre l’île de Taiwan, État indépendant de facto, mais non reconnu à l’international.

Les incidents se multiplient également dans les eaux territoriales taïwanaises, sans oublier les cyber-incursions et les déclarations explicites. Celle du ministère chinois de la Défense, le 28 janvier : « Nous répondons de façon solennelle aux ingérences extérieures et aux provocations. […] Ceux qui jouent avec le feu se brûleront, et l’“indépendance de Taiwan”, cela signifie la guerre. »

Ces roulements de tambour ne sont pas en soi nouveaux. Périodiquement, les autorités de Pékin rappellent que cette supposée « province rebelle » devra tôt ou tard « rentrer au bercail ».

Lorsque le DPP, parti pro-indépendance de la présidente Tsaï Ing-wen (et de son prédécesseur, Chen Shui-bian, président de 2000 à 2008), se rapprochait du pouvoir à la fin des années 1990, Pékin avait multiplié les déclarations agressives, avant de se calmer… Idem en 2016, lorsque Tsaï fut élue présidente, sortant le DPP de huit années d’opposition.

On pourrait n’y voir qu’un va-et-vient périodique, Pékin ne faisant qu’exprimer une mauvaise humeur qui finit par passer. Ce serait une erreur. D’une crise à l’autre, les menaces s’accentuent et se précisent.

Le Parti communiste chinois, entre 1990 et 2010, avait oscillé entre des périodes « dures » et d’autres plus tolérantes.

Mais depuis une décennie environ (certains voient le point de bascule en 2013, arrivée de Xi Jinping à la présidence ; d’autres le font remonter aux Jeux olympiques de 2008), le durcissement du régime à l’interne, sur fond de triomphe économique à l’international, est univoque et croissant.

Sous la houlette d’un implacable « nouvel empereur » qui s’arroge des pouvoirs sans limite de temps, écrase l’autonomie de Hong Kong, commet un génocide contre les Ouïghours et surveille la société comme Orwell ne l’aurait jamais imaginé, c’est le « retour du totalitarisme » en Chine (Jean-Philippe Béja dans Esprit, décembre 2020).

Ajoutons-y que 2021 est l’année du centenaire du Parti communiste chinois, fondé à Shanghai sous la conduite des commissaires soviétiques, avec un Mao Zedong qui faisait de la figuration (même si ce côté de l’Histoire est aujourd’hui passé sous silence à Pékin).

Xi, tout gonflé de son succès contre la pandémie, voit dans cet anniversaire l’occasion de « réunifier la patrie » et de montrer ses muscles à la face du monde.

L’offensive contre le supposé « séparatisme obstiné » de Taipei est mensongère. Tsaï, en stratège réaliste, a mis sous le boisseau l’indépendance explicite, vue pour l’instant comme inaccessible et suicidaire. Elle plaide pour un statu quo et la défense du système démocratique à l’interne, quel que soit le chapeau de Taiwan à l’international.

Deux questions : comment se déroulerait une intervention armée de Pékin ? Et comment réagirait le reste du monde ?

Les spécialistes ne croient pas à une invasion militaire classique. Mais des scénarios alternatifs pourraient inclure : une prise de contrôle des îles secondaires Pratas et Kinmen, sous souveraineté taïwanaise ; une cyberattaque massive paralysant les systèmes énergétique et bancaire ; des sous-marins sectionnant les câbles qui assurent le lien Internet avec le reste de la planète.

Quant au reste du monde ? Essentiellement, il s’agit du Japon et des États-Unis. L’Europe et le Canada « protesteraient vigoureusement » et « déploreraient », sans plus… Mais que ferait Washington, lié à Taipei par des accords militaires, avec un nouveau gouvernement qui se dit aussi déterminé que le précédent à défendre Taiwan ? Ce sera un vrai test.

À l’été 2019, j’ai visité successivement Hong Kong et Taiwan. Phrase entendue à Taipei : « Si Pékin décide d’écraser le mouvement de Hong Kong et y parvient… nous serons les prochains sur la liste. »

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

12 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 1 février 2021 03 h 44

    Signe des temps

    Bien sûr, Monsieur Brousseau. La Chine se comporte de plus en plus comme une grande puissance, comme les États-Unis depuis les années 50. Où était la « communauté internationale » quand la CIA renversait un gouvernement légitime en Iran, puis au Guatemala, puis au Chili et ailleurs en Amérique centrale ?
    Le développement économique de la Chine fait bien notre affaire quand il s'agit de mettre à notre disposition les Canadian Tire de ce monde. Nous n'avons plus maintenant qu'à nous incliner devant cette nouvelle puissance : oubliez la morale, c'est la loi du plus fort.

    • Gilles Théberge - Abonné 1 février 2021 09 h 53

      En effet ça prend une bonne dose d'hypocrisie pour ne pas se rappeler tous les évènements que vous rappelez, plus quelques autres que vous avez oubliés.

      Quant au Canada je vous rappelle que madame exposée au traité d'extradition avec les USA, vient de se faire refuser par une cour canadienne des allégements à ses conditions d'incacération, si on peut appeler incarcération ses conditions de détentions, Alors, qu'est-ce que vous pensez que la voix du Canada vaudra dans l'affaire de Taïwan?

    • Nadia Alexan - Abonnée 1 février 2021 10 h 36

      Vous avez raison, monsieur Gilbert Troutet, c'est la mondialisation mercantile du plus fort qui dicte les règles du jeu.
      Il me semble, peut-être, qu'une organisation internationale avec des dents, telle que les Nations-Unies, pourrait réglementer l'appétit de dictateurs pour le totalitarisme. Mais il faudrait que tous les pays y adhèrent pour que cela fonctionne, par exemple, comme la Cour internationale de Justice, à La Haye, l'organe judiciaire principal des Nations Unies.

  • Jean-François Fisicaro - Abonné 1 février 2021 07 h 07

    Empire, quand tu nous tiens !

    À force de lire sur le sujet, j'en conclus que ce qu'on peut observer (autant que ce qui n'est pas visible) par rapport à l'évolution de la Chine est tout sauf le fruit du seul hasard. Bien que je ne sois absolument pas d'accord avec leurs façons de se comporter en ce qui concerne les droits humains, le Tibet, les Ouïghours, les technologies de l'information et j'en passe, je me dois de reconnaître que les dirigeants chinois ont, depuis plus de cinquante ans, fait systématiquement tout ce qu'il faut pour implanter, consolider et imposer leur vision du monde. En ce sens, ils ne diffèrent pas des empires qui les ont précédés ni de ceux qu'ils côtoient de nos jours ...

  • Jacques Lalonde - Abonné 1 février 2021 07 h 55

    Un dragon affamé...

    Le dragon cherchera à dévorer les enfants de la Grande prostituée, les enfants de la liberté. À suivre...

  • Michel Lebel - Abonné 1 février 2021 09 h 12

    Le désir de liberté

    Pas bien jolie cette vision chinoise des choses. Il faut espérer que la démocratie naîtra un jour (quand?) en Chine. Le désir de liberté demeure irrépressible, comme le démontre ce qui se passe présentement en Russie. Mais la route pour arriver à la lumière sera sans doute longue et tortueuse.

    M.L.

    • François Bélanger - Abonné 1 février 2021 13 h 03

      Les États-Unis sont supposés être la plus grande démocratie du monde, et pourtant cela ne les a pas empêché d'être la plus grande puissance impériale du vingtième siècle. Sur le sujet de ces empires, un excellent livre qui date de la fin de la décennie 1980 ''Naissance et déclin des grandes puissances'' de Paul Kennedy.

  • Jacques Sylvestre - Abonné 1 février 2021 09 h 18

    Chine de Xi

    Monsieur Troutet , vous parlez comme un collabo français ... des années 40.

    M. Brousseau décrit très bien l'empire chinois de Xi dont les ambitions sont planétaires et pour qui la démocratie
    n'est qu'une illusion occidentale .
    Les américains ont vaincu le maccarthysme et plusieurs d'entre eux ont contesté l'hégémonie américaine coupable d'atrocités. Du côté chinois , aucune contestation .
    On est en 2021 et pas il y a 40 ans .

    • Gilbert Troutet - Abonné 1 février 2021 17 h 30

      Monsieur Sylvestre, quand on manque d'arguments, on a recours à des insultes. Je n'ai rien à apprendre de vous sur les « collabos » de la guerre 1939-45. Un membre de ma famille, Laurent Troutet, était actif dans la Résistance et est mort en camp de concentration en 1944.

      Je persiste et je signe : le gouvernement chinois se comporte de plus en plus comme les Américains au cours des dernières décennies, étant donné qu'il détient de plus en plus le pouvoir économique et politique, en tout cas dans cette partie du monde.