Les zombies

Le soleil à travers les branches des arbres. L’éclat de la neige. Tout est calme. La lumière rebondit sur la neige, éclaire tout. En ces temps de pandémie, même sous l’ardente vibration d’un soleil du dimanche, nos vies apparaissent néanmoins quelque peu rembrunies.

La pandémie a créé un espace d’embarras, d’émotions éclatées, indicibles. Le mal a engendré un malaise. Nous avons peine à en parler, cherchant nos mots en bordure du flot continu de ceux charriés, sans discontinuer, par l’actualité.

Devant cette logorrhée ayant pour thème la pandémie, nous nous réfugions souvent dans le silence. Nous cachons volontiers notre mal-être, comme si ce n’était que de la poussière à jeter sous le tapis. Nous nous tenons derrière le paravent de ces formules toutes faites, mort-nées sitôt franchie la porte de nos bouches dressées, par mimétisme, à les répéter. « Ça va bien aller », redit-on de la même manière que le tout aussi insupportable « Prenez soin de vous ». Des formules creuses, déclinées partout, à longueur de journée, ne conduisant nulle part, sinon à l’illusion de valoriser par de telles incantations notre inaction forcée.

La pandémie existe. Cependant, pour une bonne partie d’entre nous, qui ne sommes pas au front pour contrer son action et qui, de surcroît, avons les moyens de ne pas trop en éprouver les effets sociaux, elle n’est pas vue au quotidien, sinon dans le regard des autres. Et comme nous ne voyons plus tellement les autres, si ce n’est à travers le filtre de nos écrans, c’est comme si on se perdait de vue soi-même, dans l’orbite désormais mal ajustée à la réalité où flottent nos pensées.

Dans notre société sans histoire, nous avions pris l’habitude de vivre dans un présent perpétuel que rien ne saurait troubler. Depuis les années 1980, l’injonction angoissée que posaient Claude Meunier et Louis Saia dans Les voisins traduit bien les perspectives de ce présent qui a modelé notre façon d’envisager l’existence : « Y a pas moyen qui arrive rien dans vie coudonc ! »

Pour reprendre l’expression de l’essayiste Mathieu Bélisle, cette société ne souhaite rien de plus, au fond, que de se couler dans « la vie ordinaire ». Oui, notre société se voudrait sans histoire. Faut-il lui en vouloir pour cela ? Elle aspire, à plusieurs égards, à n’être qu’un long et vaste fleuve tranquille où même les noyades passent à peu près inaperçues.

Nous avons acquis le sentiment de vivre et d’agir, alors que nous ne suivions, en définitive, que le cours du temps, comme tout le monde. Immobiles au milieu du fleuve qui charrie le fil de telles existences, nous regardons nos vies passer.

Dès l’enfance, nos corps sont dressés par les injonctions des horloges de cette société. Lorsque l’espace se rétrécit, comme en ces jours de confinement, le temps de nos vies se dissout en chacun de nous, au point que nous en perdons nos repères. Chaque jour pourrait être une éternité tant tout nous apparaît figé. Nous semblons, au mieux, nous acheminer vers le néant virtuel, en l’escortant du flonflon des mesures sanitaires qui bordent désormais nos existences.

Ce que nous appelons temps est un espace de références commun où situer nos actions en dehors de nos salons. Et voilà que le rythme de notre vie est brisé. Chacun étant cantonné chez soi et en soi, la société se retrouve sans espaces capables de produire ce temps commun qui nous englobe. Autrement dit, le bouleversement de ce temps, d’ordinaire envisagé comme un continuum, nous engloutit d’un coup, dans une spirale sans lendemain.

Si tout instant est un glissement du temps, celui que nous vivons remet en question jusqu’aux fondements des habitudes que nous avions. Pourquoi fallait-il, par exemple, obéir à l’injonction d’aller grossir des bouchons de circulation afin d’aller gagner l’argent nécessaire à payer l’automobile qui nous permet d’être ainsi coincés plusieurs heures par année ? Nous sommes sans conteste devant un temps angoissant parce qu’il nous remet en question. Ce qui nous rappelle que l’échafaudage de nos vies est une construction fragile qui peut s’effondrer à tout moment, comme un château construit sur des sables mouvants.

Par une ironie du sort, le milliardaire Leon Cooperman, qui doit sa fortune à des tours de prestidigitation autour de fonds boursiers spéculatifs, pestait la semaine dernière contre les boursicoteurs, ces courtiers amateurs qu’il voit « assis chez eux à recevoir leur chèque du gouvernement et à négocier leurs actions ». L’idée d’une juste part des profits est une idiotie, disait-il, « une façon d’attaquer les gens riches ». Seuls les gens riches sont à même d’aider ceux qu’ils exploitent, laissait-il entendre. C’est d’ailleurs ce même milliardaire qui avait pesté contre ceux qui osèrent critiquer l’enrichissement des banques, juste après la crise financière en 2008, en les accusant d’encourager la guerre des classes. Pour dénoncer l’appétit sanguinaire de ces souverains de la finance, les manifestants du mouvement Occupy Wall Street, on s’en souvient, s’étaient déguisés en zombies de la Bourse dévorant des billets de Monopoly.

On apprenait ces jours-ci par Oxfam, à l’occasion de l’ouverture du Forum économique mondial de Davos, que les plus riches de ce monde ont retrouvé leur niveau de fortune d’avant la pandémie en seulement neuf mois. On estime qu’il faudra au moins dix ans aux personnes les plus pauvres pour se relever des impacts économiques engendrés par la crise. S’il y a bien un temps que la pandémie ne bouleverse pas, c’est celui des puissants, qui ont tout intérêt à nous rappeler que le but de leur vie est de nous préparer à rester tels des morts-vivants très longtemps.

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