Les malheurs de la professeure Stock

Il semble que chaque semaine qui passe nous apporte des histoires de malaise ou de crise concernant l’expression de certaines idées ou la discussion de certains sujets désormais jugés problématiques. Ce sont par exemple des conférences perturbées ou annulées, des œuvres que l’on n’ose plus enseigner ou des professeurs montrés du doigt, voire calomniés, pour des propos jugés inacceptables.

Cette semaine, un des malaises est venu de l’Université McGill, plus précisément de son Département de langue française, de traduction et de création (DLTC). Des étudiants y demandent en effet qu’on retire du programme certaines œuvres jugées offensantes. Des professeurs dénoncent cette situation ; certains s’autocensurent préventivement, tandis que d’autres trouvent alarmiste toute cette histoire. Plusieurs professeurs se disent peu appuyés par la direction de l’établissement et inquiets pour ce qu’ils estiment être la mission de l’université.

Un autre récent indice qu’il se passe des choses inquiétantes dans les universités est cette décision du professeur Alain Roy, de la Faculté de droit de l’Université de Montréal, d’ajouter à son plan de cours un préambule prévenant les étudiants que « des contenus sensibles seront abordés » et que, si on n’est pas à l’aise avec ce fait, on peut se désinscrire du cours. M. Roy a confié au journaliste Mathieu-Robert Sauvé qu’il ne croyait pas en arriver là un jour.

Je voudrais toutefois attirer l’attention sur une autre histoire, toute récente, dont on n’a pas, je pense, parlé chez nous, mais qui me semble instructive et mériter d’être connue.

Elle concerne la philosophie et me touche donc particulièrement.

 

Kathleen Stock, OBE

Vous ne connaissez probablement pas Kathleen Stock. Elle est professeure de philosophie à la prestigieuse University of Sussex et a récemment été nommée membre de l’Ordre de l’Empire britannique (OBE). Stock a beaucoup publié dans cette branche de la philosophie consacrée à l’art, l’esthétique. Mais elle s’est aussi exprimée sur des questions désormais très polémiques relatives au sexe et au genre.

Dès que sa nomination a été connue, une pétition a été lancée pour la déplorer en condamnant ses interventions. On y lit : « Stock s’est surtout fait connaître ces dernières années pour ses propos publics et académiques prônant l’exclusion des personnes trans et en particulier pour son opposition à la loi britannique sur la reconnaissance du genre et l’importance de l’auto-identification pour établir l’identité sexuelle, et pour avoir plaidé pour que les femmes transgenres soient exclues de lieux comme les vestiaires ou les refuges pour femmes. Elle a profité de l’occasion de sa nomination à l’OBE pour appeler sur Twitter les universités britanniques à mettre fin à leur association avec Stonewall, l’importante organisation caritative de défense des droits des personnes LGBTQ+, décrivant sa position trans-inclusive comme une menace pour la liberté d’expression. »

La pétition a été signée par plus de 700 universitaires. On y assure son attachement à la liberté d’enseignement, l’importance pour les philosophes de débattre des vastes et souvent difficiles questions que soulèvent les sujets liés au sexe et au genre, mais on continue de juger inacceptables, parce que transphobiques, les propos de la professeure Stock.

Cette pétition, et son succès, suscite depuis bien des malaises.

 

Un premier malaise vient du fait que la professeure Stock… ne s’est pas opposée à la loi britannique sur la reconnaissance du genre. Les instigateurs de la pétition reconnaissent d’ailleurs à présent s’être trompés à ce sujet. Mais ils maintiennent la pétition et la liste de ses signataires. C’est pour le moins discutable, et cela cause un nouveau malaise.

Ce que Stock a par contre soutenu, et cela est correctement rapporté, c’est que certains lieux, comme les salles de bains ou les lieux où les femmes dorment, se changent ou se lavent, devraient être réservés aux seules femmes. La chose est bien entendu sujette à discussion. Mais la pétition ne l’encourage pas et aura sans doute un effet dissuasif sur ceux et celles qui partageraient le point de vue de Stock. Tout cela se passe dans le lieu qui devrait être le plus propice à débattre de ces questions et dans une discipline dont une des principales raisons d’être est de clarifier des concepts et de montrer ce qui s’ensuit, ce qui est bien souvent hautement polémique.

Une certaine atmosphère, qui se répand et dont on voit de plus en plus souvent les déplorables effets, explique sans doute ces épisodes de censure réclamée. Une certaine lâcheté des personnes qui pourraient refuser de céder aux appels au silence joue aussi un rôle.

 

J’estime que les réseaux sociaux, avec effets de bulle et biais de confirmation produits par de savants algorithmes, y sont aussi pour quelque chose. Ils pourraient expliquer qu’on se trompe si grossièrement dans ce qu’on affirme dans une pétition ou qu’on la signe.

Ce sont possiblement en partie ces effets qui ont conduit la semaine dernière à la démission du caricaturiste du Monde.

On ne se méfie jamais assez. Prenez cette information qui a cette semaine beaucoup circulé voulant que l’Université de Leicester déprogramme Les contes de Canterbury, Beowulf et de grands pans de la littérature au profit de « modules sur la race et le genre ». Eh bien, l’institution a nié cette nouvelle. Est-ce conforme à ce qui se passe vraiment ? C’est ici que le journalisme entre en scène. Et les universitaires, pour commenter et analyser le tout.

Un caricaturiste pourrait lui aussi se manifester, du moins là où les nouvelles sensibilités n’ont pas aboli ce poste, comme au New York Times

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