Impression de richesse à Québec

Le retour prépandémie à l’équilibre budgétaire et l’atteinte accélérée des cibles d’endettement ont peut-être créé une fausse impression, voire une illusion relative de richesse. Au Québec, la pandémie fait ressortir les séquelles d’une approche de sortie de crise (de 2008) empruntant à l’austérité, ayant priorisé les équilibres comptables au prix de compressions conduisant à un sous-financement des missions de l’État, et d’une dégradation continue des infrastructures.

Pierre Fortin l’a bien résumé. Dans un article publié dans l’édition de janvier-février de L’Actualité, l’économiste est venu rappeler que le principal objectif de l’austérité de 2014 à 2016 était de réduire la part du PIB consacrée aux dépenses gouvernementales « afin d’accélérer la transformation du solde budgétaire de déficit en surplus. Et, par là, d’assurer l’atteinte des cibles d’endettement en mars 2026 ».

Et le professeur émérite de sciences économiques à l’UQAM d’ajouter que « la crise sanitaire actuelle a fait ressortir la désorganisation et les insuffisances du secteur de la santé et le désarroi de son personnel compétent. Dans les commissions scolaires, l’austérité a accentué les pénuries d’enseignants et de personnel spécialisé, et c’est maintenant plus de la moitié des infrastructures qui sont jugées en mauvais ou en très mauvais état par les ingénieurs. »

Jean-Pierre Aubry, aujourd’hui économiste indépendant, élargit la liste. « On n’a qu’à penser aux lacunes importantes dans les services d’aide à l’enfance, au peu d’aide aux étudiants en difficulté, aux problèmes dans les soins de santé, notamment dans les CHSLD… Le seul fait que le Québec n’était pas prêt à bien protéger ses personnes âgées vulnérables doit nous inciter à [nous] poser des questions. »

Le gouvernement Legault avait, certes, entrepris de corriger le tir, mais les dommages causés par la pandémie sont venus effacer les efforts de recalibrage et de recentrage des dépenses gouvernementales.

Sous-investissement

Et aujourd’hui, des priorités sont devenues criantes. Jean-Pierre Aubry le souligne avec pertinence dans un échange de courriels. « L’évaluation du cadre financier utilisé par le gouvernement du Québec ne doit pas se limiter à dire qu’il a permis de réduire rapidement le ratio de la dette au PIB et donc qu’il faut le maintenir en place et conserver ses principales caractéristiques. Il faut aussi vérifier si ce cadre financier n’a pas créé de problèmes sérieux au niveau de l’offre de services en raison du fait que certaines coupures auraient eu des effets très négatifs sur le bien-être de la population. »

La reconnaissance, par François Legault, d’un manque de plus de 6 milliards dans le budget annuel de la Santé vient illustrer la thèse d’un sous-investissement chronique généralisé qui perdure depuis plusieurs années. « Près de 50 % de la réduction du cumul des déficits [aux fins de comptes publics] de mars 2015 à mars 2020 ne provient pas de la réalisation de surplus qui sont égaux aux versements des revenus dédiés dans le Fonds des générations, mais de surplus additionnels, quasi systématiques. Ceci est principalement relié, selon moi, au fait qu’il y avait un biais pour privilégier des dépenses de missions inférieures à leurs budgets et pour prioriser l’inclusion de nombreux coussins dans les budgets », poursuit M. Aubry.

Ces propos s’ajoutent au large consensus parmi les analystes et les spécialistes en finances publiques. Le thème est à la relance et à la non-précipitation vers le rétablissement des équilibres budgétaires — comme ce fut le cas au sortir de la crise de 2008 et de la Grande Récession qui a suivi — lorsque la pandémie perdra de son influence sur l’activité économique.

« Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer à bien gérer la dette publique, loin de là. Il faut le faire sans compromis, mais peut-être de façon moins obsessive », propose Pierre Fortin.

D’autant que le portrait de l’endettement du gouvernement québécois n’est pas complet. S’ajoute à l’ardoise un déficit de maintien d’actifs de 28,2 milliards selon le Plan québécois des infrastructures, impliquant essentiellement un besoin de remise à niveau. Le volume de travaux d’entretien réalisé est chroniquement inférieur à la dégradation observée des infrastructures, ont écrit les analystes réunis par l’Institut du Québec et l’Association des économistes québécois.

Sans compter le rappel répété du Vérificateur général de la non-comptabilisation « des subventions (paiements de transfert) relatives à différents programmes d’aide à des tiers concernant la construction d’immobilisations et d’autres dépenses financées ou devant être financées par emprunts pour lesquels les travaux ont été réalisés ». Le cumul atteignait les 12,4 milliards au 31 mars 2020.

Le mot de la fin revient à Jean-Pierre Aubry. « C’est bien de contrôler la dette publique. Encore faut-il éviter d’aller trop vite et de provoquer des dégâts qui devront être réparés plus tard. C’est bien de rendre l’appareil gouvernemental plus efficace et plus efficient. Par contre, faire de mauvaises coupures va à l’encontre de cet objectif. »

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