Affaiblir le français: mode d'emploi

Si l’on souhaitait mettre en péril le français au Québec, comment s’y prendrait-on ? On pourrait penser que c’est chose facile. Les francophones québécois ne forment que 2 % de la population du continent, sont soumis à la force d’attraction de la plus grande puissance économique et culturelle de l’histoire, ont en leur sein une minorité anglophone vivante et active, leur statut de grands exportateurs et leur ouverture sur le monde en font une des populations les plus bilingues en Occident.

Pourtant, ils résistent. Par le poids du nombre. Pas plus tard qu’en 1981, 83 % de tous les Québécois et 57 % des citoyens de l’île de Montréal étaient francophones, détenant ainsi une masse critique assurant leur pérennité. C’est donc là qu’il faut frapper : réduire graduellement la proportion de francophones.

Illustrons la chose avec la métaphore de la baignoire, chérie par les profs de math. L’eau y fut longtemps au-dessus de 83 degrés (le pourcentage de francophones au Québec). Le trou n’y est pas tout à fait bouché et s’y écoule lentement une eau à 83 degrés (les décès). Il y a aussi un robinet (l’immigration). Depuis près de 20 ans, les gouvernements libéraux et aujourd’hui la CAQ ont réglé ce robinet à une température d’environ 50 degrés (seulement la moitié des immigrants connaissent le français au point d’entrée). Mieux, ils ont augmenté son débit de 80 % (passant de 30 000 à 55 000 immigrants par an), désormais proportionnellement un des plus importants au monde. Pas étonnant que la température moyenne baisse, désormais à 80 %, en route pour 74 % d’ici 15 ans selon Statistique Canada.

Comme l’essentiel de l’opération se déroule sur l’île de Montréal (et à Laval et à Longueuil), c’est là que la chute de température est la plus rapide. Les francophones sont passés à 53 %, en route pour 49 %. Un très bon début.

Les habitués de ce débat s’envoient des taux de transfert linguistique par la tête. Ils parlent du moment où un allophone se met à parler la langue du pays d’adoption dans sa cuisine et sa chambre à coucher. À Toronto, New York ou Chicago, 100 % de ces transferts se font vers l’anglais, assurant la pérennité de la langue nationale. Au Québec ? « Il faudrait que ce soit 83 % vers le français, alors que ce n’est que 54 % », disent les pessimistes. « Mais parmi les plus récents arrivants, c’est 75 % », rétorquent les optimistes !

Ne les écoutez pas. Ils se disputent les miettes. La réalité, c’est que la quasi-totalité de nos allophones (plus de 90 %) ne font pas ce transfert. Ils sont en stand-by. Grâce à eux, la situation linguistique est semblable au coyote de Road Runner. Il a quitté la terre ferme, il est stationnaire, dans le ciel, en haut du précipice. La force de gravité ne l’a pas encore tiré vers l’abîme.

Nous avons plusieurs cartes à jouer pour démontrer (aux allophones, pas au coyote) que la gravité doit jouer pour l’anglais. Il faut par exemple ajouter dans des collèges et des universités anglophones du centre-ville de Montréal plusieurs dizaines de milliers d’étudiants étrangers qui ne parlent pas le français et à qui on ne l’enseigne surtout pas. Embauchons-les ensuite comme commis dans les magasins, et Bonjour-Hi la visite ! N’exigeons pas des jeunes adultes de notre communauté anglophone une réelle compétence en français pour obtenir leurs diplômes collégiaux et universitaires. Ils comprendront que cela n’est pas indispensable. Faisons en sorte qu’une partie grandissante de la crème de tous nos étudiants s’inscrive dans leurs établissements post-secondaires pour vivre ces années cruciales dans un contexte qui les prépare au moins au bilinguisme intégral et, au mieux, à la prédominance de l’anglais.

La tâche de rendre le français folklorique au Québec est lourde et prendra plusieurs générations. Heureusement, une phase transitoire est à portée de main : faire franchir à l’économie de la métropole un point de bascule linguistique. Depuis la loi 101 et un net recul de l’anglais dans les affaires — dû en grande partie au départ de 600 000 anglophones, on en revient toujours à la question centrale du nombre —, on constate dans les entreprises une situation de bilinguisme à dominante francophone. Il faut passer maintenant au bilinguisme intégral.

La chose est bien enclenchée. Environ 60 % des offres d’emploi à Montréal réclament l’anglais (y compris, selon une enquête journalistique, pour pelleter de la neige !). L’avenir est prometteur : sur l’île, 80 % des francophones de 25 à 44 ans parlent l’anglais, davantage donc que les 76 % d’anglos du même âge qui parlent le français. Mieux encore : la moitié des jeunes francophones disent être indifférents à ce qu’on les accueille en français ou en anglais dans les commerces.

L’économie québécoise exportant près de la moitié de sa production et de ses services, il est normal que l’interface avec le continent anglo-américain se fasse dans la langue de Shakespeare. Les excités du français aimeraient qu’une fois terminés ces échanges téléphoniques et numériques avec clients et fournisseurs anglophones, les discussions entre salariés québécois se fassent en français, langue de travail commune.

Heureusement, Statistique Canada nous informe qu’à Montréal, la proportion d’entreprises faisant fi de ce principe et travaillant sur le mode bilingue intégral est passée de 9 % en 2006 à 15 % en 2016. Une progression linéaire nous permet de prévoir que la majorité des entreprises de Montréal seront intégralement bilingues d’ici 2042 (dans 21 ans !). L’étape suivante coulera de source : l’anglais langue commune au travail.

Vous craignez que ce plan soit déjoué par l’actuel gouvernement ? Ne tremblotez point. Il peut aligner toutes les « mesures costaudes » qu’il voudra. Tant qu’il ne réglera pas le robinet à 83 degrés, et il s’engage à ne pas le faire, notre affaire est ketchup.

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