Piqués au vif

Les Canadiens commencent à trouver le temps long. De l’espoir qui avait accompagné en décembre l’arrivée en terre canadienne des premières doses des vaccins contre la COVID-19, ils sont passés à la frustration en voyant ces livraisons sans cesse réduites. Aucune dose du vaccin de Pfizer-BioNTech n’est arrivée au pays cette semaine. Les livraisons reprendront la semaine prochaine, nous dit-on, mais à un rythme quatre fois moins rapide que ce que la compagnie avait promis en début d’année. Le major général Dany Fortin a en effet annoncé jeudi que les expéditions seront « perturbées » pendant plusieurs semaines encore et que le Canada recevra presque 845 000 doses de moins que prévu d’ici la fin de février. Il s’agit d’une baisse de 56 % par rapport à ce que la compagnie s’était engagée à livrer pendant cette période. Pour sa part, Moderna a annoncé vendredi une baisse d’environ 25 % du nombre de doses de son vaccin qui seront livrées au Canada la semaine prochaine, forçant les provinces à revoir encore une fois leurs calendriers de vaccination pour les résidents des CHSLD et les travailleurs de la santé.

De plus en plus de Canadiens se demandent si le gouvernement du premier ministre Justin Trudeau est à la hauteur de la situation dans un dossier qui constitue, sans équivoque, la priorité. Selon un sondage de la firme Angus Reid publié vendredi, la proportion des Canadiens qui croient qu’Ottawa fait une mauvaise gestion de la procuration des vaccins a doublé depuis le mois dernier, s’élevant maintenant à 44 %.

M. Trudeau insiste pour dire que le ralentissement des livraisons est temporaire. Que Pfizer et Moderna, dont les vaccins sont actuellement les seuls à avoir été autorisés par Santé Canada, respecteront leurs engagements de livrer au total six millions de doses d’ici la fin de mars. Comment le sait-il ? Il y a quelques jours à peine, lorsque Pfizer a annoncé que les travaux à son usine en Belgique allaient causer une baisse de livraisons au Canada et en Union européenne, M. Trudeau a dit que la situation était hors de son contrôle. Il n’empêche que les autorités européennes sont vite intervenues pour que Pfizer reprenne ses livraisons comme prévu après seulement une semaine de perturbation. Pas le Canada.

M. Trudeau a finalement pris l’initiative d’appeler le p.-d.g. de Pfizer, Albert Bourla, quelques jours plus tard, sans résultat toutefois. Pfizer produit des vaccins contre la COVID-19 dans une usine au Michigan, à moins de 200 kilomètres de la frontière canadienne. Le premier ministre ontarien demande à Ottawa de se tourner vers cette usine. Mais le gouvernement américain a signé des contrats avec Pfizer lui garantissant les 100 millions de premières doses qui sortent de cette installation, et le nouveau président, Joe Biden, en a besoin afin de réaliser sa promesse de faire vacciner 100 millions d’Américains durant les 100 premiers jours de son mandat.

Il est peu probable que l’approbation par Santé Canada du vaccin d’AstraZeneca améliore la situation. La compagnie a annoncé cette semaine qu’elle livrera seulement 40 millions de doses de son vaccin en Europe durant le premier trimestre de 2021, au lieu des 100 millions prévues, en raison d’une baisse de rendement de son usine, celle-là aussi en Belgique. L’UE menace maintenant d’interdire des exportations d’AstraZeneca à l’extérieur du continent afin de protéger son accès aux vaccins. M. Trudeau a affirmé cette semaine qu’un tel geste de l’UE n’affecterait pas le Canada, sans pour autant confirmer si la compagnie s’était engagée à nous fournir des vaccins à partir de ses usines au Royaume-Uni. Le flou demeure total.

En effet, le manque de transparence du gouvernement Trudeau dans ce dossier mine la confiance des Canadiens à son égard. Des documents déposés cette semaine en commission parlementaire à la demande de la députée conservatrice Michelle Rempel Garner ont révélé que la collaboration entre le Conseil national de recherches du Canada et la compagnie chinoise CanSino Biologics, visant le développement conjoint d’un vaccin contre la COVID-19, avait rencontré des embûches dès son annonce en mai dernier. Or, M. Trudeau a continué de vanter ce projet jusqu’à l’annonce de son abandon le 27 août. Le chef conservateur, Erin O’Toole, accuse le premier ministre d’avoir tout misé sur cette initiative, alors que les relations entre le Canada et la Chine étaient déjà dans une impasse totale.

Est-ce que le Canada est arrivé trop tard à la table de négociation avec Pfizer et les autres fabricants de vaccins alors en développement ? Est-ce que le gouvernement Trudeau aurait dû payer une prime pour obtenir une livraison plus rapide des vaccins, comme l’avait fait Israël, dont plus de la moitié de la population a déjà reçu une première dose ? Ces questions vont hanter M. Trudeau pendant plusieurs mois encore.

Le Canada accumule un retard de plus en plus important dans la vaccination de sa population par rapport au Royaume-Uni et aux États-Unis. Alors que le Royaume-Uni a déjà administré au moins une dose à environ 12 % de ses résidents, ce taux s’élève à seulement 2,4 % au Canada. Aux États-Unis, c’est environ 8 % de la population qui a reçu une première dose. Les pays européens, plus lents à entamer les campagnes de vaccination, s’apprêtent à accélérer le pas grâce aux interventions de leurs dirigeants auprès des compagnies pharmaceutiques. Même si le Canada reçoit les six millions de doses promises d’ici la fin de mars, il restera loin derrière ses pairs en ce qui a trait à la vaccination de ses citoyens. Outre les morts occasionnées par ce retard, l’économie et la santé mentale des citoyens en paieront le prix. Les Canadiens sauront qui blâmer.

10 commentaires
  • Jacques Bordeleau - Abonné 30 janvier 2021 08 h 29

    Sévères

    Les Canadiens sauront qui blâmer, dites-vous. Certainement et il y a fort à parier qu'ils seront sévères, eux qui, en-dehors du Québec bien davantage, observent et comparent continuellement avec ce qui se fait aux États-Unis et au Royaume-Uni.

    Jacques Bordeleau

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 janvier 2021 09 h 38

    Une autre bonne chronique

    Trudeau va devoir vraisemblablement remettre à plus tard ses élections anticipées.

  • Bernard Terreault - Abonné 30 janvier 2021 09 h 38

    C'est pourtant évident

    Si le Canada ne reçoit pas sa part (les pays pauvres non plus, d'ailleurs!) c'est qu'on n'y fabrique pas les vaccins. Ce n'est pas la faute à Trudeau. Américains et Européens forcent leurs fabricants respectifs à les favoriser. La seule façon de s'en sortir serait de forcer les Pfizer, Moderna et Astra à transférer (moyennant compensation financière évidemment) les brevets à d'autres fabricants de médicaments compétents.

    • J-F Garneau - Abonné 30 janvier 2021 11 h 56

      Pas si simple. Moderna est américaine, dirigée par un français, et produit la plus grande partie de ses doses en Suisse. Pfizer a acheté l'expertise de BioNTech, entreprise allemande propriété de deux immigrants turcs, pour qui la recherche sur le Mrna est l'œuvre d'une vie. Ce n'est pas tant le lieu de fabrication mais le financement qui complique. Pfizer a refusé l'argent de Trump (sentant le piège) et à financé la recherche a même ses fonds propres. Malgré tout trump a obligé Pfizer a servir le marché américain uniquement avec son usine du michigan. BioNTech a reçu 400 million du gouvernement allemand. Moderna a levé des fonds de ses investisseurs depuis 10 ans et investi dans la recherche mRNA. Ils n'ont pas "Inventé" ça du jour au lendemain. Ils ont reçu l'aide du gouvernent pour accélérer la recherche.
      Je suis d'accord avec vous, à l'instar de Sanofi (qui n'a pas su développer son propre vaccin) qui s'est entendue avec Pfizer pour participer à la production, la où c'est possible cela pourrait aider. Sanofi mettra à disposition de BioNTech ses usines de Francfort.

  • J-F Garneau - Abonné 30 janvier 2021 10 h 12

    EN MANCHETTES; Un journaliste rapporte que le moral des canadiens est miné concernant le vaccin après une campagne de tous les médias qui dure depuis 6 mois pour miner quotidiennement le moral des canadiens.

    Évidemment, il est plus facile de blâmer que de trouver des solutions. On se rappellera les cris des médias qui amplifiaient les commentaires de l'opposition que le Canada n'aurait pas vaccins avant 2030! Que nous étions les derniers. Que, que, que.

    Au 29 janvier le Canada est au niveau de l'Allemagne et devance la France. M. Konrad fait de bien jolis raccourcis en affirmant "Les pays européens, plus lents à entamer les campagnes de vaccination, s’apprêtent à accélérer le pas grâce aux interventions de leurs dirigeants auprès des compagnies pharmaceutiques." Rien n'est plus faux. Les États Unis et le royaume uni ont une longueur d'avance. Le R-U ayant été fin prêt dès l'approbation des vaccins (devant tout le monde). Je vous assure (Puisque j'habite en Europe) que les interrogations et challenges canadiens sont bien les mêmes. C'est une tâche titanesque.

    Ensuite évidemment M. Konrad ne signale pas (détail) que les vaccinations sont de juridiction provinciale. Et il est là le problème que le royaume uni n'a pas, plan vaccinal conçu et géré par 10 entités différentes.

    Mais M. Konrad, à l'instar du commentateur sportif qui, dans la cinquième minute de la première période affirme que si le club perd on saura qui blâmer fait une analyse bien peu sérieuse de la vraie situation.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 31 janvier 2021 10 h 43

      "... le moral des Canadiens est miné...après une campagne...pour miner quotidiennement le moral des Canadiens." Du sophisme à l'état pur. Ça me rappelle cette publicité de saucisses: "Plus de gens en mangent parce qu'elle est meilleure. Elle est meilleure parce que plus de gens en mangent." Il faut réécouter "Le blues de la bêtise humaine " De Plume Latraverse!!

  • Jean-Claude Boivin - Inscrit 30 janvier 2021 12 h 24

    Tout est relatif

    À Ottawa, les partis d'opposition (particulièrement les conservateurs) aiment bien déchirer leur chemises sur différents enjeux. La question de la gestion des vaccins en est un bon exemple. Selon la journaliste Manon Cornellier du Devoir, le Canada est au 20e rang sur 200 pays pour ce qui est de l'accès aux vaccins. La population des pays pauvres n'y auront accès seulement en 2022. Depuis le début de la pandémie, tout le processus pour trouver un nouveau vaccin et de le distribuer est un parcour semé d'embûches. Il aurait été surprenant qu'il n'y ait pas de retard au niveau de la distribution. Monsieur Yakabuski, si vous cherchez quelqu'un à blâmer, je regarderais du côté de l'opposition pour la politisation extrême de cet enjeu, qui critique mais qui n'apporte aucune solution.

    • Bernard Plante - Abonné 31 janvier 2021 12 h 30

      Effectivement, Trudeau est un exemple d'efficacité.

      Durant la crise, il a relancé le projet de construction de pipeline que les autochtones voulaient bloquer, a réussi à faire annuler les obligations environnementales pour les projets pétroliers, a ouvert des aires d'exploitation pétrolière en plein cœur de zones marines protégées, et a même trouvé le temps de se mettre 10 M$ d'argent public dans les poches avec des commandes de ventilateurs inutiles vendus à prix gonflé et dormant maintenant dans un entrepôt.

      Comme disait son prédécesseur, que voulez-vous (!), on peut quand même pas tout régler...