L’avis des sages

Un vieil ermite copte orthodoxe dans la région du Tigré, en Éthiopie, rencontré par le philosophe Frédéric Lenoir
Frédéric Lenoir Un vieil ermite copte orthodoxe dans la région du Tigré, en Éthiopie, rencontré par le philosophe Frédéric Lenoir

Il y a eu « L’amour crisse » de l’amie Loulou pour réchauffer janvier et nous ramener à l’essentiel. Il y a le rire de mon autre octogénaire, Mimi, heureuse de son sort, car de nature solitaire. Il y a les longues conversations téléphoniques avec ma mère, qui me parle de ses lectures, des personnages de romans qui sont devenus sa nouvelle famille de confinement. Je lui ai demandé de me prévenir lorsqu’ils lui demanderaient son NIP bancaire. On fraude facilement les vieux, c’est connu.

Il y a les petites phrases de mon grand-père : « La vie est un combat, ma petite », ou « Le plus important, c’est le moral ! » ; celle de son oncle Édouard, un paysan ratoureux : « Faut n’avoir pour n’en pardre » (retrouvée textuellement dans la dernière saison des Pays d’en haut) ; ou celles, nombreuses, de mon père médecin, dont : « La meilleure place pour tomber malade, c’est à l’hôpital. » J’essaie de me tenir loin de l’hôpital…

Si je n’avais pas les plus sages pour m’aider à traverser ce désert pandémique, j’écrirais peut-être des lettres enragées à des chroniqueurs pour les traiter de tous les noms avec le mot « marde » ponctué de façon poétique. Je songe à contacter la police. Les agents ne sont pas très occupés après 20 h. Prenez sur vous, tab %$& !… « L’amour crisse. »

J’ai eu mes hauts et mes bas depuis mars dernier. Comme vous, peut-être moins, je n’en sais rien. Des problèmes biomécaniques m’ont donné du fil à retordre. Un ado au secondaire aussi. Je suis l’ancre, mais j’ai besoin d’un fond où m’accrocher. Le Zeitgeist est vaseux. Même le discours du nouveau président Biden, je l’ai trouvé inspirant, un peu preacher, prophète en son pays divisé.

« And together, we shall write
an American story of hope, not fear.

Of unity, not division.

Of light, not darkness.

An American story of decency
and dignity.

Of love and of healing.

Of greatness and of goodness.

May this be the story that guides us. »

Comme l’a écrit sur Twitter le philosophe Edgar Morin, 99 ans, « La désespérance est venue de l’improbable. L’espérance viendra aussi de l’improbable ».

Choisir le miracle

Quelques sages m’ont aussi épaulée avec leurs ouvrages ces derniers temps. J’ai abondamment surligné en bleu et vert le récent livre de la prof de méditation et yoga, Nicole Bordeleau, Tout passe. Comment vivre les changements avec sérénité. Elle a une façon simple de résumer les grandes lignes des enseignements spirituels classiques. Deux mots en un seul : lâcher-prise. Tant qu’on essaie d’exercer sa volonté (sur tout !), on souffre. Dès qu’on lâche, on suit le courant. C’est une sensation merveilleuse que de ne plus « vouloir », faire comme l’eau et couler sur les roches du ruisseau.

La crise nous rend plus fous et plus sages. Une chose et une autre. La plupart des gens perdent la tête et d’autres deviennent plus lucides.

 

« Notre liberté intérieure tient au non-attachement. […] C’est le conseil que nous donnent les grands sages de ce monde. Pour pacifier le mental, déposez les armes. Tenter de nous libérer d’un désir en luttant contre lui, c’est comme essayer d’éteindre un feu avec du feu », poursuit l’autrice de Tout passe.

À un ami qui râlait cette semaine (couvre-feu prolongé, incohérence, etc.) et qui m’enjoignait de me plaindre à mon tour, j’ai répondu : « Non, si je vais là, je coule. Je pratique mon stoïcisme. Je vais t’offrir la petite phrase que se répète Nicole Bordeleau : pour le moment, j’ai tout ce dont j’ai besoin. » Elle nous rappelle aussi l’émerveillement devant un simple flocon ou une goutte de pluie, ce genre de petite chose qu’on perd de vue en vieillissant.

Citant Einstein : « Il n’existe que deux façons de vivre notre vie : l’une comme si rien n’était un miracle. L’autre comme si tout était un miracle. » Tu peux aussi choisir d’écouter Varda Étienne et Marie-Chantal Toupin à Big Brother Célébrités en espérant le salut. Ça te regarde.

L’esprit libre est une âme forte qui n’oscille pas sous les critiques ou les compliments, les succès ou les échecs, les gains ou les pertes qui jalonnent son chemin

 

Mais si tu cherches le bonheur, le vieux maître fait dire qu’il faut plutôt regarder cinq choses : l’entraînement de l’attention, l’acceptation du changement, le non-attachement aux choses, la persévérance et l’amour bienveillant. Râler n’en fait toujours pas partie.

L’abécédaire du philosophe, du psy et du moine

Un autre bouquin que j’ai lu à l’envers (pour changer), de « Zen » à « Accepter », c’est l’Abécédaire de la sagesse du psychiatre Christophe André, du philosophe Alexandre Jollien et du moine bouddhiste Matthieu Ricard. Les trois amis remettent le couvert (leur 3e ouvrage ensemble) et nous proposent de courts segments sur différents sujets. Chacun apporte sa pierre à l’édifice, qu’ils y traitent d’émotion, de dépression, d’humilité, d’incertitude. Sur la question de l’ego, ils donnent leur avis tous les trois, le sujet est central. Il n’y a qu’à observer les réseaux sociaux.

« Car nous sommes, presque tous, le jouet de nos égarements, de nos conditionnements, de nos pulsions, de nos émotions perturbatrices. Cette servitude est à l’origine de nombreux tourments », écrit Matthieu Ricard à ce propos.

On y parle aussi joie, plus accessible et plus humble que le bonheur, selon Alexandre Jollien.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, ça m’a mise en joie de voir notre premier ministre, François Legault, faire du snowskate dans sa cour (#TousEnsemblePourAllerMieux). Mon ado a trouvé ça chill aussi. Et je vais vous faire un autre aveu : j’ai tellement développé de compassion à force de lire des livres de développement de chakras, que j’en suis venue à aimer mon prochain un peu plus, et le suivant avec. Même ceux qui prennent des décisions « dicilles ».

Le bonheur n’est pas le but, mais la conséquence de la sagesse

 

Moi, je leur envoie de l’amour à libération continue, comme une vitamine. Si je pouvais, je leur enverrais aussi le dernier livre ma-gni-fi-que de Frédéric Lenoir, Les chemins du sacré — j’en parle dans le Joblog.

Je pense qu’après avoir gouverné en temps de pandémie (sauf pour une ou deux exceptions), tu as droit à un laissez-passer pour la béatitude, tu peux aspirer au nirvana et ne plus avoir besoin de ton compte Twitter ici-bas. Comme chemin sacré, ça vaut bien un Compostelle ou un pèlerinage à Sheikh Hussein, en Éthiopie.

Et tout ça, sans sortir de chez soi, bien sûr.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette
 

Joblog

Donné le livre de Mélanie Michaud, Burgundy, à ma mère. Une autre famille dysfonctionnelle dépeinte avec candeur par la narratrice, qui raconte son enfance avec un humour fracassant, dans la Petite-Bourgogne des années 1980. Je l’ai lu durant les vacances de Noël. Aucun lien avec la sagesse, mais tout à voir avec la résilience et l’intelligence de son autrice. Ça en prend aussi. groupecourteechelle.com

Aimé ces extraits d’entrevue avec Edgar Morin, à la veille de ses 100 ans, dans le magazine SyliCulture : « L’esprit doit faire face aux crises pour les maîtriser et les dépasser. Sinon nous sommes ses victimes », dit ce philosophe qui a traversé le siècle dernier. 

Noté plusieurs phrases du psychiatre Boris Cyrulnik dans l’entrevue accordée à Madame Figaro. Il y parle de son dernier livre, Des âmes et des saisons, et des effets de la pandémie sur nous. « Moi, je dirais plutôt qu’il faut avoir peur des certitudes qui figent, et qu’on a tort de craindre l’incertitude. Elle est créatrice, à condition de travailler sur soi, de se décentrer de soi pour essayer de se représenter le monde de l’autre. »

Les chemins qui mènent au sacré

Les chemins du sacré. Le gros livre qu’a écrit Frédéric Lenoir est d’abord un récit de voyage photo égrené d’observations et de bribes de conversations. Sur les cinq continents, le philosophe est parti à la rencontre des sages et des guides spirituels pour une émission télé sur la chaîne Arte. Les voyages ont été entrepris entre juillet 2019 et mars 2020. Lenoir, qui tâte à la fois du sacré et de la photo, en a profité pour croquer paysages et gens avec son téléphone, au fil de ses entrevues. Cela donne un superbe ouvrage, bien édité, où le visuel nous transmet une qualité de présence et d’intensité rare. Par contre, on sent qu’on a conservé le contenu pour la série documentaire. Le philosophe est peu bavard. Ses adeptes seront peut-être déçus. J’aurais aimé en apprendre plus sur son « voyage » d’ayahuasca au Pérou ou sur sa rencontre avec le moine Matthieu Ricard dans son monastère de Katmandou. Néanmoins, un superbe cadeau à faire et à se faire pour parcourir les chemins moins fréquentés. Surtout en ce moment.
18 commentaires
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 29 janvier 2021 04 h 40

    Mon truc à moi ...

    Il est plutôt simple: j'embrasse et je donne des câlins (certes virtuels ...) à tous ceux avec qui je communique par { téléphone | facedebouc | courriel | texto | etc. } sans aucunes restrictions (vu que c'est pas encore interdit ni mis à l'amende ...). Mon truc à moi ...

  • Maxime Prévost - Abonné 29 janvier 2021 06 h 14

    Le Stoïcisme est un solipsisme

    Quand bien même on se concentrerait sur sa propre expérience, sur «ce qu'on contrôle», sur son relatif confort de confinement, ça ne changera rien au fait que le collectif se porte mal. Surtout, notre lâcher-prise collectif, notre acceptation de l'inacceptable, nous garantit un monde de l'après déplorable. Voici un échantillon de mes pensées matinales de rabat-ataraxie.

  • Sophie Fredette - Abonnée 29 janvier 2021 07 h 18

    Emerveillement

    Je serai émerveillé quand ma convention collective sera signé, quand le gouvernement montrera sa grandeur en prenant soins des plus vulnérables, et quand il y aura un vrai plan vert pour les êtres du futurs.

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 29 janvier 2021 09 h 48

      Vous faudra donc être bien patient !

  • Sylvain Lévesque - Abonné 29 janvier 2021 07 h 34

    merci

    j'ai lu votre billet aujourd'hui comme une réponse toute en douceur aux propos acerbes de Mme Lanctôt. Entre les deux postures, devinez ce qui fait le plus de bien au moral...

    • Christian Roy - Abonné 29 janvier 2021 16 h 06

      Il est vrai que la chronique de Mme Lanctôt faisait "Heavy Metal" et que celle de Mme Blanchette "Petite musique de chambre", Il y en a pour tous les goûts.

    • Jean-Luc Pinard - Abonné 30 janvier 2021 00 h 59

      « Acerbe : Qui manifeste une agressivité blessante, mordante… » La chronique d’Aurélie Lanctôt n’a rien à voir avec le qualificatif employé. Enraciné et réfléchi, son propos n’explore pas le Je et son nombril bien au chaud à la recherche d’une pensée zen, il rappelle avec sagesse et retenue une réalité sociale et politique que l’on doit garder à l’esprit, que l'on soit lecteur du Devoir ou membre d’un gouvernement. Ou les deux.

  • Michel Couillard - Abonné 29 janvier 2021 08 h 57

    Que du bon

    Merci Madame Josée Blanchette de nous faie ce petit résumé de pensées "vitaminées".
    C'est d'un grand bienfait pour l'âme et l'esprit, quelles que soient ses croyances.

    Du bonbon en ces temps de famine psychosociale.