L’écrivain, espèce à protéger

Elle est le cinquième des sept arts après l’architecture, la sculpture, les arts visuels, la musique ; la littérature trône au panthéon des grandes disciplines créatrices. Sans elle, tant d’épopées et de mythes fondateurs n’auraient jamais été transmis à la postérité. La Chanson de Roland ne répercuterait pas le bruit des épées sur les armures. Ni Colette, ni Proust, ni Joyce n’auraient enrichi notre vision du monde de leur prose admirable. Les sanglots longs de Verlaine et les illuminations de Rimbaud resteraient égarés en des limbes inaccessibles.

Au Québec, sans les écrits de Philippe Aubert de Gaspé, les mutations du XVIIIe et du XIXe siècle sur nos sols ne s’enrichiraient pas de détails brûlants sur la vie de nos ancêtres. Michel Tremblay n’aurait pas réinventé le verbe au cours des années 1960 avec les mots du peuple. Anne Hébert et Gabrielle Roy se seraient tues comme tant de femmes. Dominique Fortier n’aurait pas remporté en France à l’automne le prix Renaudot pour son magnifique essai Les villes de papier.

Tous les écrivains ne possèdent pas le même talent, mais la littérature, art solitaire, qui ouvre à autrui la porte d’un esprit autrement celé, mérite un socle devant lequel chacun s’incline bien bas. Pensez-vous ? Au Québec, elle est traitée comme un parent pauvre culturel ; ses auteurs moins protégés que les scénaristes, les musiciens, les gens de cinéma. Mais enfin pourquoi ?

Les lois épousent les mentalités de leur société, témoins de l’époque où elles furent édictées. Un préjugé aurait-il été accolé à l’activité de l’ombre des « pousseurs de crayons » ? Chez nous, les livres manquaient dans tant de foyers… Encore aujourd’hui, alors que le salaire moyen des artistes québécois, déjà bien bas, tourne autour de 25 000 $, celui des écrivains avoisine les 9000 $.

N’empêche ! La littérature retrouve peu ou prou la faveur du public. Des écrivains vedettes, de Michel Tremblay à Kim Thúy en passant par Simon Boulerice se démultiplient sur toutes les tribunes télé. En temps de COVID, la lecture a repris ses droits chez les confinés. Le directeur général de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) Laurent Dubois se réjouissait du succès de leur événement virtuel La nuit de la lecture : « 13 000 personnes sont venues écouter leurs mots. C’est énorme. »

Cette semaine, dans les pages du Devoir, des auteurs de premier plan comme Monique Proulx et David Goudreault partageaient la colère du milieu des écrivains. Mal encadrés dans leur art, mal représentés pour cause de loi déficiente. S’ils conçoivent un spectacle, les musiciens sont mieux rémunérés qu’eux. Injustice !

Mardi dernier, le mémoire de l’UNEQ était déposé lors d’une consultation menée par le ministère de la Culture sur la révision des deux lois régissant le statut de l’artiste. Pour l’heure, les écrivains ne possèdent pas les mêmes avantages que leurs confrères créateurs. Aucune convention collective n’encadre leurs contrats. À la merci des éditeurs, certains auteurs acceptent des clauses de cession de droits couvrant leur vie entière, voire cinquante ans post mortem, sous peine d’être poussés dehors, leurs manuscrits sous le bras. Et mieux vaut être une plume célèbre pour pouvoir négocier poing sur la table sans se faire plumer. Misère !

À L’UNEQ, on crie : assez ! Son directeur réclame pour ses membres un statut révisé et la possibilité de négocier en leur nom non seulement après des éditeurs, mais des salons du livre, des festivals littéraires, des tables rondes et autres productions publiques.

« Certains éditeurs de vocation demeurent attentifs aux besoins de leurs écrivains, mais les grands groupes automatisés visent avant tout le profit », explique Laurent Dubois. Reste que le puissant lobby des maisons d’édition défend le statu quo lors de ces consultations. Bras de fer en vue avec l’UNEQ.

Les lois sur le statut de l’artiste n’avaient pas connu au Québec de processus de révision depuis 1988, année de leur promulgation. « Certains corps de métier ont pu profiter entre-temps des avancées sociales grâce à des lois qui les protègent. Pas les écrivains. » Aux yeux du directeur de l’UNEQ, la fenêtre qui s’ouvre relève du phénomène historique qui pourrait se refermer durant un autre 32 ans si rien ne bouge. Alors, pas question de laisser le train passer. D’ailleurs, jamais l’Union n’avait reçu à ce point l’appui du milieu. « On a toute la communauté avec nous, déclare Laurent Dubois. De nombreux écrivains prêteront leur nom et leur visage la semaine prochaine à notre campagne sous le slogan : “Je suis un écrivain. Je suis un artiste à part entière”. »

Entre vous et moi, l’aspect plus inouï de l’affaire, c’est qu’ils aient besoin de le préciser…



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