Le grain de sable Navalny (suite)

Alors que la démocratie bat de l’aile, hésite, trébuche et se voit contestée, dévaluée, voire agressée dans une de ses citadelles (le 6 janvier à Washington), elle reste une aspiration à la fois vive et douloureuse pour beaucoup de peuples.

Encore aujourd’hui, ce profond désir pousse des gens à risquer l’emprisonnement, voire la mort pour faire avancerleur cause. C’est vrai depuis des mois à Hong Kong et en Biélorussie. Et c’était particulièrement vrai ce week-end en Russie.

Les manifestations de samedi, à l’appel du dissident emprisonné Alexeï Navalny, devraient inciter à la retenue et à l’humilité ceux qui, en Occident, prétendent que nos démocraties ne sont plus que coquilles vides et que la « dictature » (sanitaire, technologique) est désormais notre lot.

Sans minimiser la fragilité des démocraties « installées » qui se croient pérennes, ou les questions légitimes sur les limitations aux libertés qu’impose la pandémie, un regard sur ces derniers événements — de Moscou à Vladivostok — permet de relativiser certaines affirmations outrancières et auto-apitoyées.

Voilà des manifestants qui, dans 120 localités russes, ont bravé le froid (-50 °C à Iakoutsk) et les forces de l’ordre pour manifester par centaines, par milliers, voire (à Moscou) par dizaines de milliers.

Voilà un homme — Alexeï Navalny — qui, avec un idéalisme fou, se bat pour une vraie cause. Il aurait pu avoir une retraite tranquille (bien qu’obscure et peut-être pas si riche) en Allemagne, mais a plutôt choisi de rentrer dans son pays pour y poursuivre son action.

Il est allé se jeter dans la gueule du loup en affrontant — en macho qu’il est, mais aussi en véritable héros — cet autre mâle alpha, super-macho celui-là, qu’est le président russe, et tout un système qui a tenté de l’assassiner il n’y a pas six mois.

Qui plus est, son retour a coïncidé avec la diffusion d’un film-choc sur YouTube, la semaine dernière par son équipe de la Fondation anticorruption (FBK). Un documentaire de quelque 100 minutes, extraordinairement détaillé, illustré, étayé, sous le titre : Un palais pour Poutine, l’histoire du plus gros pot-de-vin. Où il est question, images époustouflantes à l’appui, d’un domaine privé de 80 km2 en mer Noire, d’une valeur de près de deux milliards de dollars, dont même les tsars n’auraient pu rêver. Et des détournements qui ont permis son financement « opaque »… aujourd’hui mis au jour.

Du grand journalisme. En moins d’une semaine, cette vidéo a atteint les 70 millions de visionnements. On n’est plus tout à fait dans la marginalité !

   

Vladimir Poutine se retrouve aujourd’hui devant un véritable adversaire qui sait rendre les coups, avec des moyens réels. Navalny et son mouvement ne menacent pas directement la citadelle du pouvoir, mais ils l’ébranlent. Le peuple grogne, l’économie est mauvaise. Ces images d’un luxe inouï et corrompu font très mauvais effet.

Citons Ekaterina Schulmann, politologue moscovite interviewée hier par Libération, reprenant les chiffres de la maison de sondage russe Levada : « Les gens qui ont manifesté samedi pour la première fois représentaient 42 % [du total], soit deux fois plus qu’il y a un an. C’est énorme.Soit de nouveaux contestataires ont poussé, soit le film de Navalny a troublé des eaux qui étaient encore restées calmes… Et ce ne sont pas des jeunes […], mais les 25-45 ans. »

Et l’analyste russe lâche le morceau : « Le statut deleader de l’opposition russe appartient à Navalny. Il se positionne désormais comme la deuxième personnalité politique du pays. Il y a Poutine, et il y a lui. »

Devant cette contestation efficace, le régime optera-t-il pour l’option « chinoise » ? C’est-à-dire, la dictature nue et revendiquée, qui ne se déguise même pas en « démocrature », et ne laissera plus aller — comme en Russie jusqu’à maintenant — une radio libre, deux ou trois petits journaux, une vraie maison de sondage et quelques réseaux sociaux ?

C’est possible. Mais il y aura un prix à cela… que Poutine est sans doute en train d’évaluer.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

10 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 25 janvier 2021 07 h 32

    Le début de la fin?

    Bon texte. Vive Navalny! Vive la liberté! Vive une Russie démocratique! Je souhaite que ce soit le début de la fin du régime Poutine.

    M.L.

  • Françoise Labelle - Abonnée 25 janvier 2021 07 h 59

    Le pote à Trump et le martyr

    L'exemple de la contestation biélorusse est très à propos. C'est à la frontière et c'est une autre «dictature du prolétarien». Le fait que Navalny ait survécu au poison (prison ou poison) est un échec pour Poutine. Et les russes sont des champions du jeu. Son arrestation est un autre faux pas qui braque les projecteurs sur l'opposant. Il garde toujours l’avantage, forçant le pouvoir à réagir défensivement et maladroitement. Il n’aboutira probablement pas à un mat mais il gruge le pouvoir et les jeunes qui le soutiennent prendront la relève.

    La Chine montante peut se permettre de «rouler des mécaniques» (montrer ses gros muss'). Elle un pouvoir économique important et elle peut compter sur son immense marché intérieur (et sur l'Afrique et l'Amérique du sud) et elle se lance dans la fabrication de micro-processeurs. La Russie n'est pas dans la même position. «The struggle over chips enters a new phase» The Economist, 23 janvier.

    J'ai connu deux russes (un technicien nucléaire et une gynéco) membres du parti. Poutine était un moindre mal après le chaos du capitalisme mafieux sous Yeltsine. Mais cette époque est lointaine surtout pour les jeunes russes qui ne craignent pas la menace occidentale, surtout après Trump.

  • Claude Bariteau - Abonné 25 janvier 2021 08 h 35

    Trump a erré le 6 janvier après des bévues en cascade sur la pandémie. Poutine a aussi erré dans la Russie actuelle en ciblant Navalny et ses supporters qui se battent pour la démocratie dans un pays dont Poutine entend la définir.

    L'analyste Schulmann voit l'avenir avec clairvoyance. Qu'adviendra-t-il ? Probablement un renversement politique sur fond de scandale, comme ce fut le cas dans plusieurs pays communistes où la corruption s'est affirmée.

  • Jean-François Fisicaro - Abonné 25 janvier 2021 10 h 05

    Dans la sauce de Poutine ...

    Merci M. Brousseau pour vos toujours aussi éclairantes chroniques sur la politique internationale. C'est vrai que les dictateurs qui comme Poutine trouvent des façons d'endormir leur peuple, de clouer au pilori tout ce qui pourrait les contredire et de détourner des ressources quasi illimitées à leur profit semblent parfois être carrément couverts de téflon ! Ils peuvent bien se rire de leurs commettants et du reste de la planète, ils finissent éventuellement par être rattrapés par leur infamie. À espérer que le grain de sable fera pierre qui roule et amassera ce qu’il faut de mousse pour engloutir ce poutinesque personnage ...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 janvier 2021 12 h 36

    Un excellent texte de M. Brousseau

    Navalny : « Un héros de notre temps » (Lermontov).

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_h%C3%A9ros_de_notre_temps_(roman)