Manger l’autre

Au Mexique, à Tecoaque, un ancien centre de l’Empire aztèque, des fouilles archéologiques ont permis d’identifier une douzaine de squelettes de femmes massacrées, avec leurs enfants, par les conquistadors espagnols d’Hernán Cortés.

Selon l’Institut national d’anthropologie et d’histoire de Mexico, qui vient de publier des résultats d’années de travaux, les os de plusieurs femmes étaient disposés de telle sorte qu’ils protégeaient ceux d’une dizaine d’enfants, tous âgés de cinq à six ans. Femmes et enfants furent mutilés. Des os tailladés en donnent l’assurance. Les temples de Tecoaque furent brûlés. À la fin de ce jour tragique de 1521, le silence règne tandis que le sang imbibe le sol.

L’année précédente, les habitants de Tecoaque avaient capturé un convoi espagnol. Il comptait une quinzaine d’hommes, une cinquantaine de femmes, dix enfants, quarante-cinq soldats et environ trois cent cinquante autochtones, des alliés de circonstances. Au milieu de cette troupe disparate et colorée se profilaient de grands et fiers chevaux aux robes luisantes ainsi que quelques cochons bas sur pattes.

Un an après le débarquement initial de Cortés en 1519, ce convoi formait une nouvelle expédition qui se dirigeait, à son tour, vers la capitale aztèque. Ce fut l’une des pires défaites de la conquête espagnole. En représailles, Gonzalo de Sandoval reçut l’ordre de Cortés de détruire les lieux, grâce à des renforts venus d’Espagne, de Saint-Domingue et de Cuba.

Les habitants de Tecoaque n’ignoraient pas ce qui les attendait. Ils vont tenter d’ériger des ouvrages de défense. Au jour de l’assaut, cela ne sert à rien. Les troupes des conquistadors comptent sur des chevaux, des arquebuses et le fer effilé de leurs épées.

Qu’est-il arrivé, dans l’intervalle, des membres du convoi espagnol capturés à Tecoaque ? Dans la langue nahuatl des Aztèques, Tecoaque signifie « l’endroit où ils les ont mangés ». Petit à petit, hommes et femmes, enfants et chevaux, sont sacrifiés pour être mangés. Les porcs, jugés suspects, sont abattus et laissés à pourrir. Les têtes des victimes sont accrochées sur des porte-crânes. Une analyse des os retrouvés a révélé que certaines des femmes tuées étaient enceintes, selon une pratique préhispanique qui les assimilait à des guerrières.

Beaucoup d’histoires de cannibalisme, dans toute l’Amérique, hantent les récits des rencontres violentes entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Jean de Léry, l’un des écrivains voyageurs que lisait avec passion le cinéaste et poète Pierre Perrault, en parle à l’occasion de ses voyages. Dans son Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, autrement dite Amérique, publié en 1578, tout son récit est habité par ce tabou. La tentation du cannibalisme, condamnable, ne lui semble guère différente cependant de l’effet produit par les gros usuriers européens qui sucent le sang de leurs victimes. Le cannibalisme, conçoit Jean de Léry, habite toujours les sociétés, sous des formes diverses, même lorsqu’elles feignent de le mettre à distance par des formes symboliques, y compris chez les catholiques. « Prenez et mangez-en tous, car ceci est mon corps », dit le prêtre. Le « sauvage d’Amérique » lui apparaît en tout cas moins inhumain que celui qui se prétend civilisé. L’Ancien Monde, chose certaine, n’a pas de leçon à donner au Nouveau, croit-il.

Comment s’approprier l’autre qu’on ne comprend pas, sinon en le mangeant ? L’anthropologue Claude Lévi-Strauss avait posé la question, à la suite de l’étude de plusieurs sociétés. « Après tout, disait-il, le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger », c’est-à-dire de faire de sa chair la sienne.

« Tout se mange dans cette pièce, même moi. Mais ça, ce serait du cannibalisme, et c’est très mal vu par la société », laisse tomber Johnny Depp dans le remake du film Charlie et la chocolaterie. Son personnage de Willy Wonka, un richissime et excentrique propriétaire d’usine, n’est-il pas lui-même une sorte de cannibale qui s’engraisse, grâce au travail de nains dociles, d’un monde de faux-semblants écœurants qu’il a contribué à créer, un monde où l’on ferme volontiers les yeux sur toutes les pauvretés ?

Aux États-Unis, dans ce pays où règnent tous les excès, l’apparente civilité de l’intronisation présidentielle de Joe Biden tranchait avec l’envahissement des « sauvages » qui ont pris d’assaut le Capitole pour venger leur dieu incendiaire. Exprime-t-elle pour autant l’arrivée d’un Nouveau Monde plus humain ? Dans l’histoire longue du capitalisme, Biden n’a guère de leçons de vertu à donner. Ce millionnaire n’a-t-il pas promis à Wall Street que « rien ne changera vraiment » s’il est élu ?

Nul besoin de faire des fouilles archéologiques pour se rendre compte que tous les chefs d’État, depuis les quarante dernières années, trouvent leur raison d’être dans le maintien d’un système voué à nourrir l’appétit financier des puissants, même lorsqu’ils feignent de vouloir le réguler. C’est bien cette fable néolibérale qui permet à Mitch Garber, un de ces nouveaux dragons qui n’en appartiennent pas moins au Moyen Âge, d’affirmer vouloir payer plus d’impôts, du moins pour la durée de la pandémie. Une manière de s’acheter, avec la richesse qu’on s’approprie par ailleurs, un capital symbolique tissé de vertus superficielles, sans rien changer de la logique d’un système qui profite, depuis des années, à tous ses semblables.

Le cannibalisme est-il moins inhumain que ce système qui, pour civilisé qu’il puisse paraître, conduit des populations entières dans la misère la plus abjecte ? Comment s’expliquer la mort, encore une fois, d’un Innu gisant dehors en plein hiver, réfugié dans une toilette tandis que les secours de proximité étaient fermés ?

Qu’il se gargarise de considérations antiracistes ou faussement socialistes, le système de production qui domine la planète n’en est pas moins en train de sombrer dans un cannibalisme avancé qui menace de réduire la vie en bouillie.

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