Le scandale permanent

Qu’ont en commun David Johnston, Michaëlle Jean, Adrienne Clarkson, Ed Schreyer et, désormais, Julie Payette ?

Si vous avez dit : ce sont les ex-gouverneurs généraux du Canada toujours vivants, vous êtes sur la bonne voie. Mais vous ne remportez le gros lot que si vous avez répondu que ces Canadiens à la retraite touchent chaque année, et jusqu’à leur trépas, 150 000 beaux dollars du dominion pour le simple fait d’avoir été, un temps, les représentants de la reine au Canada.

Ce qui signifie que les contribuables ont payé à Michaëlle Jean, depuis dix ans, 1,5 million de dollars pour avoir été notre GG. Et puisqu’on souhaite à Mme Jean une bonne santé, sachez que, pour chaque décennie que Dieu lui permettra de vivre sur terre, c’est un autre 1,5 million qu’on lui versera. De quoi acheter un chauffe-eau plaqué or. (Je dis ça, car elle avait indiqué que son appartement de fonction parisien, lorsqu’elle était à la Francophonie, n’avait pas l’eau chaude.)

Julie Payette n’a que 57 ans. À moins qu’on ne nous annonce qu’elle sera privée de pension, ce qui n’est pour l’instant pas le cas, elle qui a des gènes assez solides pour aller dans l’espace restera parmi nous assez longtemps pour encaisser au moins 3 millions jusqu’à 79 ans, ou 6 millions jusqu’à 99 ans. Excusez-moi de ne pas avoir calculé l’indexation.

C’est tout ? Non. Les anciens gouverneurs généraux peuvent refiler des factures à Ottawa pour financer leurs activités. En cinq ans, Adrienne Clarkson s’est fait rembourser pour un million de dollars de frais de bureau et autres dépenses. Détail intéressant : il ne leur est pas nécessaire de présenter des justificatifs.

Que le chef de l’État canadien — chef surtout symbolique, mais n’empêche — soit nommé de façon complètement arbitraire, par le premier ministre réuni avec lui-même, est déjà un anachronisme qu’ailleurs on cacherait avec honte. Mais puisque le poste existe, son titulaire reçoit à sa table les chefs d’État étrangers.

Charles de Gaulle, sur qui on pouvait compter pour remettre les pendules à l’heure, avait refusé de recevoir comme un chef d’État le gouverneur général de l’époque. « Nous avons déjà reçu la reine d’Angleterre, qui est toujours la reine du Canada », avait-il lancé à la blague. Même François Mitterrand avait beaucoup résisté à l’idée de recevoir la gouverneure de l’époque, Jeanne Sauvé. Mais il céda sous la pression de Brian Mulroney et de son ambassadeur d’alors à Paris, Lucien Bouchard.

Au moins, Jeanne Sauvé avait été ministre des Affaires extérieures, de l’Environnement, des Sciences, puis présidente de la Chambre des communes. Elle pouvait causer politique nationale et internationale avec ses interlocuteurs. D’autres GG avaient géré une province, un Parlement, un ministère, une armée.

Mais vint un moment où le premier ministre canadien, Jean Chrétien, alors « sur un mode commandite », a décidé que ce poste devait être occupé par quelqu’un qui avait, non un savoir politique, mais une empreinte médiatique. La GG a donc été transformée en porte-parole du Canada. Un peu comme Martin Matte est porte-parole de Maxi. Une meilleure comparaison, compte tenu du désastre : un peu comme Maripier Morin fut porte-parole de Buick.

Avec son choix initial, Jean Chrétien avait visé haut. Adrienne Clarkson était considérée à bon droit, outre-Outaouais, comme une ambassadrice de la culture nationale canadienne. Elle avait atteint avant sa nomination une gravitas (traduction : notoriété augmentée de crédibilité et de suffisance) telle que des humoristes canadiens-anglais l’imitaient en lui prêtant ces mots : « Je suis Adrienne Clarkson et vous ne l’êtes pas. »

Sa successeure, Michaëlle Jean, ex-présentatrice de fin de semaine au Téléjournal, n’était pas de cette étoffe. Paul Martin l’a choisie quand même, pour découvrir avec effroi que le mari de son élue, Jean-Daniel Lafond, avait auparavant réalisé un documentaire à la gloire des felquistes. Paul Rose lui avait même construit un meuble avec un double fond. Ça ne s’invente pas. Est-ce que la GG avait elle-même des penchants souverainistes ? Aucun, en tout cas, qui ne pouvait être redressé pour un salaire de 290 000 $ par année et une retraite, à vie, de 150 000 $.

Stephen Harper, plus respectueux de la monarchie et de la tradition, choisit de revenir au style antérieur : désigner un homme blanc aux cheveux blancs. Ce fut David Johnston, universitaire ontarien de haut calibre chargé pendant sa carrière de missions variées sur l’économie, la formation, l’adoption, la santé. Harper avait bien vérifié : il ne trouva aucun felquiste dans l’entourage de Johnston. Au contraire, il avait présidé le Conseil de l’unité canadienne et le comité montréalais du Non au référendum de 1995. Une valeur sûre.

Avec Justin Trudeau, on assista évidemment au retour de l’État spectacle. Le choix de Julie Payette fut entièrement fondé sur la popularité de l’ex-astronaute, et non sur sa capacité à converser avec des chefs d’État étrangers (ou de gérer des salariés avec respect).

Le scandale permanent que constitue le poste même de GG est un argument ambulant pour l’indépendance du Québec, bien entendu. Mais tant que nos voisins tiendront à ce hochet archaïque, j’ai une proposition. Puisque cette fonction est prestigieuse et suppose des interactions avec des grands de ce monde, puisque son titulaire est nourri, logé, blanchi et voituré à nos frais, je suggère que le bassin de candidats soit limité à d’anciens élus (donc qui ont déjà connu, convaincu et représenté des citoyens) et que le GG soit rémunéré à hauteur de 1 $ par an au maximum, final bâton. Je consentirais à ce que la pension annuelle à vie soit du même montant. Vous savez quoi ? On ne manquerait pas d’excellents candidats.

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