Pour l’amour du bâton

La tragédie était prévisible, mais les mises en garde, nombreuses, unanimes, ont été ignorées. Je vous en ai glissé un mot la semaine dernière : dans les organismes qui travaillent en itinérance, la situation était à peine tenable avant qu’il ne soit question d’un couvre-feu. Tous les intervenants qui ont eu la gentillesse de me parler m’ont dit la même chose : les besoins des gens ne se résument pas à l’accès quotidien à un lit pour y dormir quelques heures, et transformer la ville en parcours à obstacles la nuit compromet des vies.

L’inquiétude était fondée sur des faits tangibles. Il n’a fallu que quelques jours pour en avoir la cruelle démonstration. Dans la nuit de samedi à dimanche, Raphaël André, un homme innu, est mort gelé dans une toilette portative plantée au coin de la rue Milton et de l’avenue du Parc, parce qu’il se cachait des policiers. Il se trouvait alors à un jet de pierre de La Porte ouverte, un refuge qu’il avait l’habitude de fréquenter, fermé la nuit depuis peu à cause d’une éclosion.

François Legault s’est dit « très touché » par cette tragédie, mais pas assez, semble-t-il, pour envisager l’exemption des sans-abri du couvre-feu, une mesure jugée bien trop complexe, car « n’importe qui pourrait dire qu’il est itinérant », une faille périlleuse, inconcevable, à n’en point douter.

Voyez-vous, on peut faire confiance aux policiers pour gérer des personnes vulnérables qui vivent dans la rue. En revanche, on ne peut pas faire confiance aux nombreuses personnes (du moins, on les prétend nombreuses) qui seraient tentées de faire semblant d’y vivre. On comprend qu’on préfère éponger des décès (de toute façon perçus comme des quantités négligeables) plutôt que de risquer qu’une seule personne flâne après 20 h.

On a beau enrober les choses dans un discours pétri de regrets, cet épisode nous donne l’exacte mesure de l’importance qu’accorde ce gouvernement à la vie des citoyens qui vivent dans les marges de la société. Le message est clair, limpide, et la confusion entre santé et sécurité publique s’approfondit encore. Un dangereux mélange des genres qui confond tout et mine subtilement la vie démocratique, atténuant son relief, ses nuances, et faisant la part belle à la présence policière dans nos vies. Sans qu’on s’en inquiète, ou à peine.

Cette semaine, un sondage indiquait que 75 % des Québécois appuient le couvre-feu, même si, curieusement, seulement le tiers des personnes interrogées disaient croire à son efficacité. Un résultat qui fait sourciller : dans le doute, comprend-on, on préfère donner un coup de cravache, quitte à ce qu’il soit superflu.

Il y a ici quelque chose qui fait tiquer. Peut-être s’agit-il de la propension à embrasser des mesures répressives instaurées au nom de la santé publique, même sans assise scientifique. Et cet a priori favorable au bâton, façonné dans le creuset de la crise sanitaire, ne fait pas beaucoup réagir. Il suffit d’observer le ton avec lequel les gens jugent ce qu’ils infèrent des comportements des autres. Voyez ces salauds qui prennent l’avion, qui ont vu quelques proches, ces amis assis côte à côte sur un banc de parc. On présume le plus laid d’autrui, le fiel est partout. On parle de solidarité, d’efforts collectifs, mais on réduit tout cela au « flicage » des comportements individuels, en omettant que des inégalités profondes marquent les diverses expériences du confinement, et qu’elles sont souvent le résultat de carences de solidarité qui précèdent la crise.

À Montréal, des manifestants ont défilé la semaine dernière pour s’opposer au couvre-feu. Ils faisaient valoir que si des mesures autoritaires semblent aujourd’hui justifiées, il faut les interpréter comme la conséquence de décennies de fragilisation du système de santé, et de mépris pour les conditions de travail du personnel soignant. Les quelques articles qui ont couvert l’événement précisaient que les manifestants étaient aussi « pour la science », comme s’il était tout à fait curieux qu’on puisse critiquer les bases politiques de l’approche privilégiée pour gérer la crise sanitaire, tout en reconnaissant l’importance cardinale des recommandations scientifiques. La Ligue des droits et libertés s’est aussi positionnée en ce sens, mais cela n’a pas fait grand bruit, comme si cette posture complexe, délicate était inaudible dans le champ politique, désormais polarisé entre l’acceptation critique des mesures proposées et le complotisme-réveillez-vous.

Ce ratatinement du périmètre du débat démocratique est inquiétant, et il est encouragé par le premier ministre qui, jeudi, en appelait à résister à la tentation de la division, en parlant du sort réservé aux itinérants sous le couvre-feu. Oui, des gens meurent dans la rue, disait-il en gros, mais ne nous disputons pas.

N’en déplaise à François Legault, sa définition de la « nécessité » n’est pas immunisée contre les préférences idéologiques de sa famille politique. Ainsi, ce n’est pas au nom de la science qu’on choisit de laisser mourir les itinérants, d’épuiser les infirmières et les travailleurs essentiels ; ce choix est politique et il prévaut depuis longtemps.

29 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 22 janvier 2021 01 h 06

    Vous ne l'aimez vraiment le Premier Ministre

    Mais vous avez droit à votre opinion solidaire et je vous respecte pour cela mais quand on veut gouverner le navire, il faut d'abord prendre le pouvoir et cela je crois que vous vous en éloignez passablement depuis un certain temps.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 22 janvier 2021 18 h 03

      Vous avez tout à fait raison. La présente chronique de Madame Lanctôt fait dans la démagogie car son auteure ne propose absolument rien comme alternative, elle ne fait que se lamenter sur le dos du premier ministre en tentant de le culpabiliser. Il est trop facile de jouer aux gérants d'estrade qui, comme chacun sait, ne gèrent absolument rien mais prétendent faire semblant de.

      Exempter les itinérants du couvre-feu ne changera strictement rien au problème: leur permettre de pouvoir continuer à errer librement dans les rues par des nuits glaciales n'atténuera en rien leur détresse. De plus les sans-abris n'ont pas à craindre de recevoir, de la part des policiers, des contraventions qu'ils ne sont de toute façon pas en mesure de payer. Ils risquent seulement de se retrouver pour la nuit dans une cellule chauffée bien plus confortable qu'une toilette portative au coin d'une rue où, même s'ils tentent de s'y cacher, la mort va les trouver.

  • Nadia Alexan - Abonnée 22 janvier 2021 01 h 24

    Un pays civilisé s'occupe d'abord de ses citoyens les plus vulnérables.

    Exactement. La mort de monsieur André relève d'un choix politique. Comment justifier que la même semaine, le ministre, Pierre Fitzgibbon a accordé 850 000 $ à l'entrprise Rio Tinto, pendant que les itinérants meurent dans les rues par manque d'abris?
    Évidemment, le nombre de refuges et de haltes-chaleur ne suffit pas à la demande. Nos priorités sont mal placées.
    On pourrait utiliser l'Hôtel Dieux avec ses multiples chambres pour abriter les itinérants au lieu de les laisser croupir dans la rue.

    • Marie-CHristine Pioffet - Abonnée 22 janvier 2021 20 h 02

      Bien dit.

  • Serge Lamarche - Abonné 22 janvier 2021 05 h 02

    Ainsi font les lois

    Il y a de ces lois qui sont mal pensées et abusives. C'en est plein. La police va dire «pas le choix». Une qui me dérange est le port du casque de vélo.
    Un couvre-feu est plutôt oppressif. Et pour un sans-abri, bizarre. Pourquoi ne pas les mettre dans un hôtel? Ils doivent être vide en ce moment.

  • Raynald Blais - Abonné 22 janvier 2021 06 h 09

    Prolonger les caresses

    Un élément soulevé par plusieurs m’a beaucoup intrigué cette semaine. C’est cette prétendue peur qu’ont les itinérants d’être écroués par une nuit glaciale dans une prison chauffée. Je soupçonne que la chaleur de la prison ne soit pas la plus effrayante des appréhensions des sans-abri. Ce seraient plutôt les agressions, parfois sérieuses, que les policiers et le capitalisme commettent à leur égard, qui leur font peur jusqu’à en pousser certains à mourir plutôt que de subir cette violence tolérée.

    Admettons qu’en exemptant les sans-abri des exigences du couvre-feu comme il est demandé par plusieurs, ce mince allègement de leurs exécrables conditions sociales pourrait prolonger leur endurance aux "caresses", comme certains peuples en Amérique les pratiquaient pour étirer le supplice de leurs prisonniers.

  • Jacques Fortier - Abonné 22 janvier 2021 07 h 20

    Jacques Fortier

    Je comprends mal l'idée de laisser les itinérants dans la rue.
    Qui nous dit qu'il se cachait des policiers. Il cherchait vraisemblablement à se protéger du froid avant tout.
    L'important c'est de leur fournir un hébergement et de les inciter à s'y rendre. Et c'est ce que le gouvernement tente de faire.