Des chiffres et des poèmes

Le couvre-feu est tombé comme une nouvelle chape de plomb sur les nuits musicales et théâtrales de nos villes. L’univers numérique triomphe, mais les arts vivants et le cinéma de salle boivent la tasse. Pendant que Le Devoir s’offre une rentrée culturelle en observant l’année 2021 de sa longue-vue embuée, le paysage actuel est sens dessus dessous.

Hélas ! Des chiffres froids et implacables enfoncent le clou de l’évidence. Cette semaine, l’Association canadienne des organismes artistiques révélait une baisse de plus de 25 % en 2020 dans le secteur des arts, du spectacle et des loisirs ; 114 400 emplois perdus, rien de moins. Le tiers des artistes et des travailleurs culturels préfèrent désormais trouver leur pitance ailleurs. Reviendront-ils à leurs premières amours si le vent tourne ? Pas tous, c’est évident. Certains, à coup sûr. L’art est nourricier, mais il faut bien vivre…

Cette même semaine, Netflix, pourtant talonné par ses féroces concurrents des plateformes numériques, vient d’atteindre les 200 millions d’abonnés à travers la planète. Tous font des affaires d’or durant les cataclysmes, offrant Hollywood à domicile aux humains terrés chez eux. L’an dernier, le géant de la diffusion en continu aura su recruter 36,64 millions d’adhérents, dont 83 % hors de l’Amérique du Nord. Tandis que les théâtres, les musées, les salles de spectacle et de cinéma demeurent fermés.

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On a mal à la culture, mais allez quantifier le traumatisme… Pas moyen de mesurer en nous l’ampleur des carences artistiques. La pandémie est un virus qui tue les uns et en abrutit d’autres. On a bien besoin de jeunes poétesses en appel de courage, comme Amanda Gorman, si vibrante à la cérémonie d’intronisation de Joe Biden. Ou de voix de sagesse. Comme celle de Joséphine Bacon qui inspire tant de Québécois en quête de profondeur de champ.

Plusieurs artistes demeurent les gardiens du phare. On n’aperçoit guère ces armées de l’ombre dans les espaces publics vidés de leurs habitants. Des livres s’écrivent en silence, des pièces, des chansons aussi. Les tournages de films et d’émissions de télé ont lieu dans des studios aseptisés. Maintes captations de spectacles, de concerts s’enregistrent devant des salles trop vides, avec des interprètes privés de contacts entre eux. Ça bourdonne, mais en sourdine.

L’horizon numérique

Qu’on le veuille ou non, regarder devant soi côté culture, c’est embrasser l’univers numérique à perte de vue. Un jour, on pariera sur la renaissance des arts vivants et des films en salle devant un public masqué ou pas. Tôt ou tard, les gens se rassembleront de nouveau. En attendant…

Des porteurs d’antennes assurent qu’il faut revoir le monde virtuel, créer selon ses normes, avec son vocabulaire, ses effets propres, plutôt que de resservir de trop classiques captations à un public assoiffé de nouvelles sensations. Ils n’ont pas tort. On parle souvent de résilience artistique, mais l’invention de nouveaux modèles numériques y participe. Ce sont eux qui donneront le ton au cours des prochains mois. Après, ça dépendra de nous. Puisse l’art se réincarner un jour !

Pour l’heure, le rêve de tenir des mégafestivals d’été avec des artistes internationaux en chair et en os à l’assaut du public québécois se heurte à un mur d’incertitudes : mises en quarantaine appelées à perdurer ? Salles toujours closes dans quelques mois ? Mesures de distanciation maintenues à demeure ? Qui peut le prévoir ? Plusieurs ne savent plus sur quel pied danser.

Entre les vagues pandémiques, les administrateurs culturels qui avaient offert une programmation numérique en 2020 ont déjà défriché ce territoire et savent comment s’y prendre. Assez pour vouloir adopter désormais des formules hybrides : en partie en ligne, en partie sur des tribunes traditionnelles. Histoire de s’offrir un plan B en cas de pandémie persistante ? Pas seulement. Car privés du flot de spectateurs entassés dans leurs locaux habituels, ils ont fait le plein d’abonnés en ligne. Un arrivage tout frais, tout éparpillé, ravi de l’aubaine, à garder branché.

Un tel pari est plus facile à prendre pour les rendez-vous du septième art, par essence virtuel, que pour ceux du cirque, de la musique ou du théâtre. Prenez le Festival du nouveau cinéma et Cinemania. Des Québécois établis loin des grands centres ou des étrangers abonnés à leurs sites ont pu enfin accéder à une programmation jadis inaccessible. Le foisonnement des plateformes décloisonne les œuvres. Il y a du bon là-dedans.

Rien ne remplacera pour autant la magie des spectacles en échange avec le public. Les nouvelles technologies font un pacte d’avenir avec le public. Mais gardons leur place au chaud aux artistes qui n’ont pas renoncé à jouer, à vibrer devant nous. Ils attendent leur heure. Si on pouvait faire mentir les chiffres une fois l’orage passé. On rêve. On rêve…



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