Après la santé, les vaccins

La crise sanitaire a braqué les projecteurs sur la vulnérabilité d’un système de santé fragilisé par toutes ces années d’investissements mal dirigés et de réformes non optimales. Elle est aussi venue nous rappeler crûment cette autonomie perdue dans la production de masse des vaccins. Le retard des livraisons de Pfizer, causé par l’agrandissement d’une usine de production en Belgique, ne vient qu’enfoncer le clou sur la dépendance du Canada en matière d’approvisionnements internationaux.

S’il est vrai que les changements climatiques sont annonciateurs d’événements dont la nature exceptionnelle s’inscrira dans la récurrence, Ottawa n’aura pas d’excuse la prochaine fois.

Paul Lucas s’est vidé le cœur dans une lettre d’opinion publiée le 14 janvier dans le Financial Post. M. Lucas a été chef de la direction de GlaxoSmithKline pendant 16 ans. Il est retraité depuis neuf ans. Il a été particulièrement impliqué dans la campagne canadienne de vaccination lors de la pandémie du H1N1 en 2009, Glaxo produisant le vaccin dans ses installations de Québec, rappelle-t-il.

D’entrée de jeu, Paul Lucas se dit étonné de voir plusieurs pays recevoir plus de doses que le Canada sur une base par habitant. Il y voit une explication dans le fait qu’Ottawa ne maintient désormais qu’une relation d’acheteur et de régulateur avec les grands de l’industrie pharmaceutique ou des sciences de la vie, sans autre lien d’influence. Il dénonce au passage un contexte canadien devenu peu invitant ou incitatif à l’investissement direct des entreprises pharmaceutiques innovantes, sous le coup d’une atténuation de la portée de la protection offerte par les brevets au fil des ans. L’industrie s’est graduellement déplacée ailleurs, au Royaume-Uni, aux États-Unis et dans l’Union européenne, laissant toute la place ici à l’émergence d’un oligopole dans le générique.

Le 25 novembre dernier, le premier ministre Justin Trudeau mettait sur le dos des gouvernements Harper la désintégration du secteur de la production locale. « En 2007, AstraZeneca et Bristol Myers ont mis un terme à leurs opérations manufacturières. En 2010, Johnson & Johnson et le centre de recherche de Merck, à Montréal, ont fermé. […] En 2012, AstraZeneca, GlaxoSmithKline et Sanofi ont annoncé des fermetures et des mises à pied », avait-il énuméré. Pour Paul Lucas, les racines de cet environnement peu amical remontent au gouvernement Trudeau de 1968, avec ce qu’il a appelé l’élimination effective des brevets pharmaceutiques.

Le Canada a fait, depuis, marche arrière, mais le mal était fait. Et avec une nouvelle réglementation fédérale en matière de prix devant être implantée sous peu par le Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés qui se voudra « punitive », prétend-il, les ponts seront difficiles à rétablir.

Longue érosion

Cette sortie vient nous rappeler cette longue érosion de la force de frappe du Canada en matière de recherche, de développement et de production pharmaceutiques dans une industrie polarisée, sous le lobby du générique plutôt concentré en Ontario, le Québec ayant fait le pari du breveté. Mais aussi dans une dialectique ayant eu longtemps pour toile de fond des prix des médicaments d’origine plus élevés ici qu’ailleurs. L’approche canadienne comportait un biais facilitant la commercialisation des produits génériques. François Painchaud, associé du cabinet spécialisé en propriété intellectuelle Robic, évoque notamment le rôle des licences obligatoires permettant aux génériques d’entrer plus rapidement sur le marché.

La protection du médicament d’origine a été accrue depuis, avec l’augmentation de la durée de vie du brevet puis l’adoption du certificat de protection supplémentaire, introduit dans le régime canadien de propriété intellectuelle dans le cadre de la signature de l’Accord économique et commercial global avec l’Union européenne. Si la durée du brevet peut être la même d’un pays à l’autre, la couverture du certificat de protection supplémentaire, qui vise à prendre en compte le temps d’approbation, d’homologation, varie, le Canada se situant loin derrière l’Europe et les États-Unis.

« Ailleurs, le marché est plus grand, la situation des brevets est plus enviable, la protection des produits est mieux organisée », résume François Painchaud. L’avocat spécialiste ajoute aussi à l’équation le choix des pharmaceutiques de se sortir de la recherche fondamentale. Au Canada, le système universitaire de recherche est demeuré à la traîne, soumis à une lourdeur administrative, avec plusieurs entraves, beaucoup d’étapes à franchir, de comités à rencontrer… « Nous sommes moins compétitifs. Nos chercheurs sont moins outillés, moins productifs en recherche clinique. »

Et il revient sur l’exercice de révision de la grille d’analyse présentement mené par le Conseil canadien du prix des médicaments brevetés, qui fixe le prix de vente autorisé. Le système canadien veut exclure les États-Unis et la Suisse de cette grille, là où les prix sont plus élevés. « Ça vient changer la donne. »

 

À voir en vidéo