Pourquoi faire simple…

On peut facilement comprendre l’exaspération de François Legault devant le refus de Justin Trudeau d’interdire les voyages à l’étranger jugés non essentiels, alors que lui-même se plaît à faire la leçon aux provinces et leur demande continuellement d’adopter des mesures sanitaires plus sévères.

Personne n’est dupe des faux-fuyants constitutionnels du premier ministre canadien. Au printemps dernier, la Charte des droits et libertés, dont l’article 6 prévoit que « tout citoyen canadien a le droit de demeurer au Canada, d’y entrer ou d’en sortir », ne semblait pourtant poser aucun problème à ses yeux. Pas plus qu’il n’a jugé bon de contester la décision de plusieurs provinces, dont le Québec, de fermer leurs frontières, alors que le même article garantit aussi le droit de « se déplacer dans tout le pays et d’établir leur résidence dans toute province ».

Dans le contexte de la pandémie, M. Trudeau était manifestement d’avis que ces droits pouvaient être restreints « dans des limites qui sont raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d’une société libre et démocratique », comme le prévoit l’article 1 de la Charte.

À Terre-Neuve, l’Association canadienne des libertés civiles et une résidente de la Nouvelle-Écosse, Kim Taylor, qui s’était vu refuser l’entrée dans la province pour assister aux funérailles de sa mère décédée subitement, ont contesté les contrôles frontaliers. La Cour suprême de la province — l’équivalent de notre Cour d’appel — a reconnu qu’ils violaient le droit de circuler de Mme Taylor, mais elle a estimé que cette limitation était raisonnable dans les circonstances.

« Les restrictions sur les voyages personnels peuvent causer un sentiment d’angoisse pour certains, ce qui a certainement été le cas pour Mme Taylor, mais le bien collectif de la population doit prévaloir », a statué le juge Donald Burrage, soulignant que la COVID-19 était « une maladie virulente et potentiellement fatale ».

Pour démontrer la nécessité des contrôles frontaliers, le gouvernement terre-neuvien avait fait comparaître un épidémiologiste de la Régie de la santé de l’est de Terre-Neuve, le Dr Proton Rahman, qui avait préparé deux modèles pour déterminer les effets possibles de la levée des contrôles. Le premier montrait que le taux d’infection aurait été multiplié par 10 dans les 9 semaines suivantes s’il n’y avait pas eu de restrictions. Le second établissait un coefficient multiplicateur allant de 5 à 20 dans une période de 100 jours.

Il est sans doute impossible de calculer avec précision dans quelle mesure les voyages à l’étranger contribuent à la propagation du virus. À la lumière de ce qui est survenu l’an dernier, il semble toutefois évident qu’une interdiction en prévision de la prochaine semaine de relâche aurait un effet bénéfique. Alors que les hôpitaux d’un bout à l’autre du pays sont sur la corde raide, les nouvelles mutations du virus, beaucoup plus contagieuses, pourraient avoir des conséquences dramatiques, même avec un nombre limité de cas.

Bien entendu, une interdiction ferait râler ceux qui se fichent de la vie des autres, mais l’opinion publique l’appuierait. Selon le récent sondage Angus Reid, 65 % des Canadiens — 73 % des Québécois — se refuseraient le droit de sortir du pays, comme ils interdiraient aux étrangers d’y entrer. Sans surprise, c’est dans les Prairies que l’opposition est la plus forte, là où les libéraux de M. Trudeau n’ont pratiquement rien à perdre.

Les arguties constitutionnelles de M. Trudeau sont si peu convaincantes qu’il est difficile d’imaginer qu’il puisse y croire lui-même. On revient toujours à l’économie. L’ancien ministre des Transports, Marc Garneau, avait été incapable de trouver un terrain d’entente avec les compagnies aériennes, déjà durement éprouvées. Une nouvelle interdiction des vols internationaux compliquerait encore la tâche de son successeur.

Pourquoi faire simple quand on peut compliquer des choses, n’est-ce pas ? Pour décourager les voyageurs, Ottawa songerait maintenant à leur imposer une quarantaine à leurs frais dans un hôtel, comme on le fait en Nouvelle-Zélande, ce qui pourrait représenter une dépense additionnelle de plusieurs milliers de dollars pour une famille. Cela ferait le bonheur des hôteliers et pourrait sans doute dissuader ceux dont les moyens sont limités. Autrement dit, les vacances au soleil seraient réservées aux plus riches. Pour un gouvernement qui se pique de justice sociale, cela serait du plus mauvais effet.

Reste la difficulté de déterminer ce qui constitue un voyage essentiel. Selon la Cour suprême de Terre-Neuve, assister aux funérailles de sa mère ne constituait pas une raison suffisante pour traverser une frontière interprovinciale, mais M. Legault estime que le désir de visiter son conjoint justifiait qu’un de ses députés se rende au Pérou. Beaux cas de conscience en perspective.

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