La grosse sirène

Pourquoi notre esprit est-il si enclin à envisager les formes de contrôle social, comme le couvre-feu, selon de vieux schémas de guerre ?

Un ami m’a indiqué, en toute bonne foi, qu’à Saint-Benoît, en Beauce, on avait marqué le début du couvre-feu en faisant retentir la sirène des pompiers. À l’heure du couvre-feu, des milliers de Québécois ne demandaient pas mieux que de croire à cet usage d’une vieille sirène de type militaire.

Ces sirènes, il s’en trouve encore en plusieurs endroits au Québec, même si les nouveaux moyens de communication les rendent inutiles. Ces dispositifs, capables de vous défoncer les tympans, ont pour la plupart été fabriqués par la même compagnie à qui l’on doit, dans l’Amérique de l’après-guerre, la standardisation des tonalités qui accompagnent les gyrophares des policiers.

Jusqu’au début des années 1980, dans mon village comme dans tant d’autres, l’heure de la pause de midi des ouvriers de l’usine et des enfants à l’école était décrétée par l’une de ces sirènes militaires, fixée au sommet de la tour à tuyaux des pompiers. Ce son strident, déroulé en une longue plainte infinie, le même qui lançait l’alerte générale pour les pompiers volontaires, marquait toute l’organisation temporelle du village. Il comptait davantage que les cloches de l’église et que les cadrans numériques des nouvelles montres bon marché qui apparaissaient alors au poignet de tout un chacun. À ce signal sans pareil, chacun cessait son ouvrage pour aller manger, écoutant planer comme une puissante vérité cette sanction du temps.

Durant la guerre, à l’écoute du cri strident de sirènes semblables, on avait dû, en bien des endroits, se mettre à courir jusqu’aux abris. Les sirènes de l’après-guerre, conçues d’abord pour servir à prévenir contre une attaque soviétique en Amérique, conservaient la même fonction : prévenir du pire, dans un bruit digne de la fin du monde et de ses fracas. En attendant le bombardement nucléaire, on l’utilisait volontiers pour de petites apocalypses locales. Une grange en feu. Un incendie de cheminée. Un accident. Et pourquoi pas pour un couvre-feu ?

Il s’est avéré qu’en Beauce, jamais une sirène pareille n’a été utilisée pour les couvre-feux, contrairement à ce que de petits malins ont bien voulu faire croire sur des réseaux où s’agglutinent de plus en plus d’asociaux. On a abusé de la bonne foi de ceux que la situation actuelle porte à croire à des formes de contrôle empruntées à la guerre.

Il est tout de même fascinant de constater à quel point, partout, l’attention s’est portée sur les signes sonores associés à ce nouveau confinement. À quel point, autrement dit, on a bien voulu croire, spontanément, à l’idée que le confinement serait envisagé dans le registre le plus martial.

L’ancienne mairesse de Longueuil, Caroline St-Hilaire, s’est montrée désespérée, sur les ondes numériques de la radio de Québecor, de l’usage qu’on ferait, au nom du couvre-feu, des alarmes des corps policiers. En rallongeant volontiers son propos dans une spirale de mots, comme le veut le genre de ces radios, Benoit Dutrizac et elle glosaient par anticipation sur le fait que les policiers utiliseraient certainement leurs sirènes pour bien signifier le sérieux du couvre-feu. Autrement dit, il n’en fallait pas beaucoup plus pour croire que nous entrions, par la petite porte, dans une sorte de grand État policier.

Il a été rappelé qu’à Murdochville, durant les années 1960, le chef de police n’avait rien trouvé de mieux à faire, pour endiguer la petite criminalité, que d’ordonner un couvre-feu. Ce couvre-feu, il l’affirmait comme un symbole de son autorité, en usant des alarmes combinées de son véhicule. Un tel signal de force était en même temps celui d’une faiblesse. On a parlé aussi des couvre-feux de 1918. Puis de celui de la crise d’octobre 1970, qui a pourtant la particularité peu banale de n’avoir jamais été décrété.

Après le coup d’État de 1973 au Chili, parrainé par les États-Unis, des ressortissants de ce pays sont arrivés par milliers au Québec. Pour eux, la nuit, le couvre-feu avait signifié qu’ils ne reverraient plus nombre de ceux avec qui ils avaient partagé leurs jours. Une Chilienne, devenue depuis longtemps Québécoise, ne pouvait s’empêcher d’y repenser, disait-elle, à l’annonce du couvre-feu sanitaire dans son pays d’accueil. Le pire allait-il advenir ?

Depuis leur balcon, intrigués par ce qui allait se passer à 20 h, une heure de bonhomme Sept-Heures, bien des gens ont attendu, certains, que quelque chose surviendrait. Ils n’ont rien vu. Ils n’ont rien entendu non plus, même si leurs inquiétudes continuaient de s’agiter en eux, dans cette chambre d’écho faite de peau et d’os.

Depuis le début de la pandémie, la rhétorique guerrière, utilisée à profusion par ceux qui nous dirigent, ne cesse d’alimenter les esprits. Ce discours teinte notre lexique au point d’affûter des réflexes quasi paranoïaques. Cette captation de notre attention, selon des projections sécuritaires d’autrefois, détourne notre regard de la surveillance banale et ordinaire, celle qui scande désormais le quotidien de nos vies de plus en plus numérisées. Nos téléphones nous surveillent sans arrêt. Ils livrent notre position. Nos propensions. Notre situation. Chacun de nos mouvements est filmé, dans la rue, dans les magasins. Cela ne nous inquiète pas, pourvu que nos habitudes de consommation demeurent inchangées. Mais quand c’est pour un motif de santé publique qu’on vous annonce un contrôle sur nos allées et venues, c’est comme si la fin du monde était décrétée par le cornet d’une grosse sirène de l’armée.

Qu’on reste vigilant devant les dérives sécuritaires de l’État. Mais nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes embourbés dans une catastrophe sanitaire dont les conséquences sociales et économiques risquent de nous sonner encore longtemps. La grosse sirène n’a pas besoin de hurler dehors. Elle s’est fait une place en nous.

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