Alexeï Navalny, le grain de sable

Août 2020 : un dissident russe très en vue échappe à une tentative d’empoisonnement pendant un voyage dans la Russie profonde, sauvé de justesse par un pilote d’avion qui atterrit dans l’urgence.

Alors qu’il est plongé dans le coma, ses proches, jugeant son maintien en Russie périlleux, l’envoient se faire soigner de façon sérieuse dans un grand pays voisin où les hôpitaux seraient plus sûrs pour lui : l’Allemagne.

Là, contre toute attente, il se rétablit complètement en quelques mois, après avoir frôlé la mort sous l’effet d’un agent chimique très violent, inventé dans les laboratoires soviétiques : le Novitchok.

Pendant sa convalescence en Allemagne, Navalny reçoit à l’hôpital la visite et l’appui de la chancelière Angela Merkel, une femme au verbe prudent, mais qui, cette fois, accuse directement les autorités russes d’avoir voulu tuer l’éminent dissident.

Voilà le dernier rebondissement de la vie d’Alexeï Navalny, « jeune homme » de 44 ans qui, dans un geste de défi mêlant courage et témérité, est rentré hier au pays… se jetant ainsi, du moins en apparence, dans la gueule du loup.

Il fait le pari que les autorités russes, dans cette arrestation éminemment politique et médiatisée (un tabac sur YouTube), lui donneront en fait un coup de pouce, rehaussant son prestige, alors même qu’elles tentent d’étouffer sa parole et de le mettre hors d’état de nuire.

Toute cette affaire Navalny de 2020 a mal fait paraître les autorités russes et leurs services secrets.

Il y a eu cet empoisonnement raté. Mais ensuite les preuves du crime, administrées par Navalny lui-même. Lorsque par exemple, se faisant passer pour un gros bonnet de la sécurité russe, il piège au téléphone un agent des services secrets, expert en armes chimiques bien identifié dans l’enregistrement, à qui il fait lâcher le morceau : « J’étais chargé de récupérer et de nettoyer les vêtements de Navalny imbibés de Novitchok. »

Ou encore lorsque son équipe et lui prouvent, traçage et géolocalisation à l’appui, que lors d’une quarantaine de voyages à l’intérieur du pays, en voiture, en train ou en avion depuis 2017, il a été systématiquement suivi par huit agents voués à sa surveillance. Trop d’honneur pour ce « petit blogueur sans importance » !

Même le président Poutine, qui affecte pointilleusement de mépriser le dissident en ne prononçant jamais son nom, a reconnu cette surveillance, en réponse à une question de la BBC, lors de sa grande conférence de presse annuelle.

Le chef du Kremlin et ancien agent du KGB (devenu FSB) a fait valoir que Navalny était surveillé « parce qu’il est un agent des services américains ». Ajoutant cyniquement que cette histoire d’empoisonnement raté n’a aucun sens, car les agents russes, lorsqu’ils se mettent sérieusement sur quelqu’un, « savent finir le travail ». Parole de Poutine… et bel aveu, en réalité !

Navalny et ce qu’il représente — l’aspiration démocratique ; la lutte contre la corruption de l’élite poutinienne, documentée de façon extraordinaire par une équipe d’enquêteurs qui mettent en ligne des vidéos accablantes, visionnées par des millions de personnes — ont-ils un avenir ?

Alors que l’économie va mal, et que la popularité de Poutine décline quelque peu, Navalny représente un dilemme.

Si on le laisse aller — et développer, comme dans ce fameux voyage en Extrême-Orient russe en août dernier, les antennes de son réseau dans les grandes villes, et pas seulement à Moscou et à Saint-Pétersbourg —, il pourrait devenir menaçant, répétant à plus grande échelle la surprise des élections à la mairie de Moscou en 2013, lorsqu’il avait fait près de 30 %.

Mais si on le réprime par de lourdes peines de prison, avec toutes sortes de motifs inventés, ou encore en le faisant assassiner, on peut se retrouver avec un autre type de problème, en créant un martyr.

La Russie profonde est-elle autoritaire pour toujours ? C’est la cynique conviction de Vladimir Poutine. Mais Alexeï Navalny représente une autre Russie, jeune, moderne et urbaine, et qui a aussi une stratégie. Une Russie pour qui l’aspiration démocratique n’est pas une utopie.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

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