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Appelez-moi Arthur

Depuis samedi, nous sommes assignés à résidence, privés d’une liberté toute relative et qui rétrécit comme peau de chagrin.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Depuis samedi, nous sommes assignés à résidence, privés d’une liberté toute relative et qui rétrécit comme peau de chagrin.

Vous craigniez de choper la COVID ? Eh bien maintenant, vous aurez aussi peur du Bonhomme Huit Heures. Chez nous, on dit : « Se faire appeler Arthur. » Mon amoureux français m’a raconté cette anecdote qui remonte à la Deuxième Guerre mondiale, lorsqu’on a instauré le couvre-feu en France. Durant l’Occupation, les soldats allemands criaient « Acht uhr ! » (huit heures) au quidam imprudent qui risquait sa peau après 20 h dans la rue. Pire qu’un soldat allemand, y a un berger allemand sans laisse, élevé par des méthodes de IIIe Reich. Et les mères françaises ne se gênaient pas pour terroriser les enfants après la guerre en disant : « Attends que ton père rentre ce soir ! Tu vas te faire appeler Arthur. »

Comme moi, vous avez reçu cette alerte atomique samedi dernier à 18 h 30 sur vos téléphones. Tous aux abris ! Ça jette un glaçon dans le gin tonic d’un samedi soir qui s’annonce platonique comme une énième conférence de presse sur les nouvelles mesures sanitaires à adopter.

Plus j’écoute nos braves porte-parole changer d’idée toutes les demi-heures, plus je me dis que même la science n’est pas une science exacte.

Par contre, ce qui est exact, c’est la ponctualité. Avant l’heure, c’est pas l’heure et après l’heure, c’est plus l’heure. Dorénavant, le cœur en chamade (même avec tous les justificatifs requis, majeurs et vaccinés), une tranche de la population sort le soir en se demandant si on lui collera une amende, si elle se fera interpeller par un policier chargé d’exercer « son jugement » et en priant pour qu’il en ait, justement. « On n’est jamais à l’abri d’un dérapage », expliquait André Durocher, le porte-parole de l’Association des directeurs de police du Québec, à ma collègue Daphnée Hacker B. dans un « direct » sur FB, lundi, où il a aussi été question du profilage racial.

Matricule 728, ça vous rappelle quelqu’une ? En gros, si vous êtes à l’extérieur de chez vous (si vous n’en avez pas, de « chez vous », c’est pareil), vous êtes dans le trouble, sauf si vous faites partie des exceptions. Et on s’entend que la plupart des gens de ma génération (X) et de celles d’après — et même avant —, estiment être exceptionnels. Le règne du « je-me-moi, c’est pas pareil » n’est pas près de s’éteindre.

Mais si les termes « aléatoire », « arbitraire » et « subjectif » ne vous sont pas encore familiers, je vous invite à lire le règlement. Et la vice-première ministre, Mme Guilbault, l’a bien souligné : pour jouir de l’exception de promener son chien, il faut être accompagné du chien.

Sous ses yeux

Comme le demandait mon ami Pat Lagacé cette semaine à l’autre poste : on peut encore poser des questions, oui ?

La liberté, quand tout fonctionne — c’est-à-dire quand le système ronronne dans un statu quo lénifiant —, ce n’est pas une marque de yogourt, dixit le regretté cinéaste et trouble-fête Pierre Falardeau, qui a tiré sur le collier toute sa vie. La liberté, c’est un muscle. Si tu ne le fais pas travailler, il s’atrophie (sous toute réserve : je n’ai pas d’étude scientifique à fournir).

Le mouvement qui a mené à la libération des femmes en sait quelque chose ; il ne faut jamais lâcher. C’est un autre sujet. Et Margaret Atwood est meilleure que moi pour porter les extrêmes à l’écran.

Cette phrase que les servantes écarlates prononcent lorsqu’elles se quittent : « Under his eye » (sous ses yeux) m’est revenue. L’œil, c’est Dieu, mais aussi quelqu’un qui nous épie en permanence. La Gestapo.

Ce qui m’effraie dans un État qu’on ne peut pas encore qualifier de policier ? La délation, la suspicion, la peur de l’Autre, ce dangereux délinquant qui devient un Bonhomme Huit Heures. Et ce qui me trouble encore davantage, c’est la stigmatisation des groupes. Entendre M. Legault (précisant qu’il ne veut cibler personne) enjoindre aux 65 ans et plus de rester chez eux selon la règle du 80/20 — 80 % des hospitalisations concernent les 65 + —, c’est à la fois malheureux et dangereux socialement. Under his eye

La liberté, c’est de pouvoir choisir celui dont on sera l’esclave

 

En ce moment, la Santé publique applique des Band-Aid sur une hémorragie. Mais ce n’est pas sa faute si des gouvernements successifs ne lui ont fourni que des mégots pour élaborer des campagnes antitabac. Il aurait fallu faire beaucoup plus en matière d’éducation et d’incitation en tout.

Pendant ce temps, la population a mal vieilli. Mal ? Oui. Lorsque 70 % des 65 ans et plus traînent une maladie chronique (haute pression, diabète, etc.) — 45 % en ont plusieurs — reliée majoritairement à un mode de vie, on peut se poser des questions sur « notre » santé.

De nos jours, un médecin qui rencontre une personne de 80 ans non médicamentée s’en étonne toujours. Je le sais, j’en connais.

L’angle mort

Travailler en amont, c’est le rôle de la Santé publique. Nous acceptons que l’État québécois consacre la moitié de son budget à ce système qui s’écroule sous nos yeux. Pourvu qu’il nous prenne en charge et nous déresponsabilise. Pour des gens obsédés par la santé, nous la déléguons beaucoup.

Dans un rapport récent sur l’impact des comorbidités (il y en a 14) sur les risques de décès et d’hospitalisation chez les cas de COVID-19, publiée par l’INSPQ (Institut national de santé publique du Québec), on peut lire : « Chez un cas confirmé de la COVID-19 âgé de moins de 60 ans, vivant à domicile et ayant une seule comorbidité, le risque de décès est 5 fois plus élevé que pour un cas sans comorbidité d’âge identique. L’excès de risque diminue avec l’âge. » Dans 97 % des décès, il y avait une condition médicale préexistante. bit.ly/38JiYWg

Je n’ai même pas parlé de santé mentale, un sujet connexe parce que nous avons deux cerveaux, désormais. Les liens entre le microbiote et notre état d’esprit sont démontrés par la science.

L’espace de liberté qui reste pour un prisonnier est dans sa tête

 

Samedi soir, je suis sortie sur mon balcon pour observer le trafic sur la route 132. À part quelques dix-roues qui transportaient des biens essentiels, il n’y avait rien. Sauf une exception : ce silence inhabituel. Un silence de mort.

« Quelle meeeeeerde ! On est tannés… » a lancé mon chéri qui parle aussi en québécois.

« Oui, mais le virus n’est pas tanné, lui ! » a répondu mon ado qui cache une vieille âme.

Avec ça, je ne vous ai même pas souhaité une bonne année. La santé, surtout… et la liberté, s’il en reste !

cherejoblo@ledevoir.com

Besoin de respirer?

Même avant la pandémie, certaines familles s’arrachaient les cheveux dans l’intimité. Le comédien Jean-Nicolas Verreault et sa conjointe, la productrice Jannie-Karina Gagné, ont trois filles attachantes de 6, 8 et 16 ans qui ont chacune un défi particulier : autisme, TDAH, trouble anxieux, syndrome de Nager, entre autres. On ne choisit pas toujours nos problèmes de santé.

Dans la série La cour est pleine (Véro.tv sur Tou.tv Extra), on retrouve cette famille au quotidien avec un projet de « minimaison » à construire dans la cour, pour ventiler au besoin et reprendre son souffle. Le père va apprendre ses textes dans l’auto, la mère se décarcasse entre rendez-vous médicaux et budget familial serré.

La vie de pigiste et un mariage qui tient depuis vingt ans malgré tous les tracas, ça prend des nerfs. Et ils en ont. Avec du courage et de l’amour.

De la téléréalité familiale qui relativise nos problèmes actuels.


Joblog

Entamé la série Tout est connecté (Netflix) avec le désopilant journaliste scientifique Latif Nasser. Le premier épisode porte sur Big Brother, la surveillance, la reconnaissance faciale grâce aux applications de rencontres et la capacité à prévoir des ouragans en observant la migration des oiseaux. J’ai aussi écouté celui sur le caca, un sujet qui devient à la mode.

Le titre le résume bien, nous sommes tous connectés entre nous et entre espèces. De la vulgarisation scientifique avec des moyens et qui raconte une histoire avec un chouette animateur.  

Aimé le film d’animation Soul produit par Pixar pour Disney. Sommes-nous des morts-
vivants ? Ce film nous fait voir combien nous tenons absolument tout pour acquis, les petites choses de la vie aussi, à travers le personnage de Joe, professeur de musique dans un collège. Et il s’intéresse à nos passions, à notre personnalité, à notre destin, aux chances qui nous passent sous le nez, que nous saisissons ou pas. Un film amusant qui nous oblige à nous questionner : voudriez-vous revenir ici-bas si vous étiez mort ? 

22 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 15 janvier 2021 02 h 45

    « Acht Uhr ! »


    « Les patrouilles [allemandes] arpentaient les rues et rappelaient de leurs voix douces et fluettes aux retardataires que le couvre-feu commençait à ''Acht Uhr !'' [artour], le tout accompagné d’un geste léger vers leur montre » (Ministère de la grande muette)

    Sources : https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/se-faire-appeler-arthur

  • Marie Rochette - Abonné 15 janvier 2021 06 h 08

    Ce qu'il reste en matière de liberté ?

    Je n'aime pas le confinement. J'aime encore moins le couvre-feu. Mon esprit estime qu'il manque sérieusement de logique et de cohérence lorsque je le met en lien avec plusieurs autres aspects de ce qui est "permis" et de ce qui ne l'est pas. En même temps, pour ceux qui doutent qu'il nous reste encore des libertés : Nous avons encore la liberté de penser, de voter pour la parti de notre choix, liberté de mariage (quelque soit notre identité de genre et de celle notre future promise), liberté d'obtenir une intervention de grosses volontaire, liberté d'avoir plus qu'un enfant ou aucun, liberté de choisir ce qu'on mangera parmi l'éventail étendu de ce qui est disponible en épicerie, liberté d'apprendre par moi-même à étudier un sujet qui m'intéresse (liberté retrouvée d'aller à la bibliothèque !) liberté de choisir l'aide à mourir lorsque nous arriverons en fin de vie, liberté de sortir tous les jours et ce dès 5:00 du matin, liberté de recevoir ou non le vaccin, liberté de choisir volontairement de suivre les consignes, liberté d'accorder un sens aux contraintes sanitaires et également la liberté de ne voir que les côtés détestables de ce qui nous arrive et d'amplifier ad nauseam la pollution de notre existence ... et la liste est encore longue. Comme le disait le célèbre Mahari Mahesh Yogi : "Whatever you put you attention on will grow". De quelles croyances souhaitez-vous ensemencer votre esprit et dans quelle mesure votre choix (libre de surcroit) améliore votre satisfaction de la vivre ?

    • Brigitte Garneau - Abonnée 15 janvier 2021 08 h 19

      La liberté c'est comme la paix: elle doit, avant tout, être intérieure...

  • Yolande Naggar - Inscrit 15 janvier 2021 06 h 23

    Merci

    Merci


    Merci pour votre texte judicieux et pour vos ressources. Je rajouterais des films comiques. L’effet du rire sur le bien-être a été aussi démontré. Un film de Charlie Chaplin, entre autres. Effectivement, nous avons besoin de prendre soins autant de notre santé mentale que physique. Tout est une question d’équilibre. Si au moins la complexité de la santé humaine globale pouvait se mesurer sur une balance…

    Dans l’ordre des choses, il est nécessaire de stopper l’hémoragie avant de pouvoir la soigner. Les moyens de l’arrêter ne sont certes pas parfaites. Devant l’inconnu on fait ce qu’on peut.

    Bonne et heureuse année à toutes et tous! Santé globale et sérénité par dessus tout!

  • Dominique Boucher - Abonné 15 janvier 2021 08 h 19

    « Jugement »

    «[...] une tranche de la population sort le soir en se demandant si on lui collera une amende, si elle se fera interpeller par un policier chargé d’exercer “son jugement” et en priant pour qu’il en ait, justement.»

    Une expérience que jʼai vécu en 2016 — le matin du Marathon de Montréal, rue Laurier, je mʼen souviens comme si cʼétait hier — avec une policière à moitié craquepote (qui sʼest bien terminée parce que jʼai gardé mon calme et me suis excusé dix fois pour quelque chose quʼelle savait très bien que je nʼavais pas faite) me suggère que ce nʼest pas toujours le cas...

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • Romain Gagnon - Abonné 15 janvier 2021 08 h 21

    Taxons la malbouffe

    Parlant de santé publique, il serait grand temps que l'état taxe la malbouffe. Quand la margarine hydrogénée coûtera plus cher que le beurre, on aura même plus besoin de faire de l'éducation populaire.