Des places pour tout le monde

Il fait déjà noir lorsque j’arrive devant l’église Saint-Zotique, qui trône en face du square Sir George-Étienne-Cartier, dans le quartier Saint-Henri, et les rues sont presque désertes. J’ai à peine le temps d’apprécier ce calme étrange que la porte menant au sous-sol du bâtiment s’ouvre. On m’invite à entrer. À l’intérieur, des employés de la maison Benoît Labre s’activent pour être prêts à accueillir des gens dès 20 h. Il faut installer les lits, dégager et nettoyer l’espace, préparer la cantine…

La maison Benoît Labre, qui, en temps normal, offre divers services aux personnes en situation d’itinérance le jour, est devenue cet hiver l’une des neuf « haltes chaleur » créées hors du centre-ville de Montréal. On y propose le gîte à celles et ceux qui, pour une raison ou une autre, ne fréquentent pas les grands refuges, mais cherchent tout de même un endroit où dormir et se réchauffer un peu. « On ne refuse personne. On tolère beaucoup l’intolérable », me dit Andréane Desilets, directrice générale de l’organisme. « Notre seul critère, c’est : gère-toi », ajoute Valérie Pelletier, responsable de projet.

Ici, on tente de répondre aux besoins de tous dans un espace exigu où le niveau de stress est élevé. C’est d’ailleurs ce qui est marquant depuis le début de la pandémie, remarquent Andréane Desilets et Valérie Pelletier : la tension. Les besoins étaient déjà grands, mais les derniers mois ont accentué la détresse et multiplié les crises. Quant au couvre-feu, il ajoute une pression dont tout le monde se serait passé. Tant les personnes en situation d’itinérance que les organismes qui se débrouillent avec un budget extrêmement serré.

Des places pour tout le monde dans les refuges, disait François Legault ? Andréane Desilets et Valérie Pelletier l’ont trouvé bien bonne — tout comme les autres organismes en itinérance. Bien sûr que non ! Il n’y a assez de places ni dans les grands refuges ni dans les haltes chaleur, où l’on peine à respecter les consignes sanitaires. Chez Benoît Labre, c’est très clair : avec des lits de camp cordés dans un sous-sol d’église, il y a des limites à ce qu’on peut faire pour endiguer les risques d’infection. Mardi soir, la halte était pleine à 20 h 20. Il a fallu refuser des gens redirigés par le SPVM et la Mission Old Brewery.

Qu’est-ce que cela signifie de refuser des gens, quand cela équivaut à les placer de facto en situation d’infraction ? La ministre Guilbault a promis qu’on pourrait compter sur le bon jugement des policiers. Mais moins d’une semaine après l’entrée en vigueur du couvre-feu, ce « bon jugement » montre ses vraies couleurs.

Jean-François Mary, directeur général du Cactus, un organisme qui offre notamment des services aux utilisateurs de drogues, se doutait que ça se passerait mal. Au Cactus, les heures d’achalandage s’étendent de 20 h à 2 h du matin, « et nos usagers ont en général de mauvaises relations avec la police », explique-t-il. Parce qu’ils consomment, ou alors qu’ils ont des antécédents judiciaires. Les CIUSSS délivrent des attestations de déplacement pour les usagers, explique M. Mary, mais il y a déjà des accrochages. Une personne cette semaine a vu son attestation déchirée par les policiers, avant d’être expulsée du métro. Elle est arrivée au Cactus à pied, en pleurs, en manque et en catastrophe.

Du côté du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), on rapporte aussi plusieurs interactions entre des policiers et des personnes itinérantes qui ont des airs de harcèlement. On a été très prompt à affirmer que les contraventions seraient remises avec grande parcimonie aux personnes itinérantes, mais, tout comme l’idée qu’il suffit de diriger tout le monde vers les refuges, il ne s’agit que d’une partie de l’histoire.

Le couvre-feu place des gens vulnérables dans une situation non seulement inconfortable, mais dangereuse. Les utilisateurs de drogue, par exemple, vont devoir s’isoler pour consommer ou simplement pour éviter la police. Et dans un contexte où les surdoses sont en recrudescence, on risque de voir plusieurs décès. « Le risque que les gens meurent est bien plus grand sous couvre-feu que le statu quo. On n’a pas eu ce problème pendant la première vague. On est en train d’en créer un », tranche M. Mary.

On a beaucoup entendu que le couvre-feu ne change rien pour la majorité des gens, qu’il s’agit d’une mesure symbolique, justifiée au nom de l’urgence sanitaire (même sans assise scientifique). Mais la santé et la sécurité de personnes parmi les plus vulnérables de notre société sont aussi une question de santé publique.

La réponse actuelle à la pandémie, qui s’appuie de façon béate sur les approches policières — de la surveillance faite par la police elle-même jusqu’à l’incitation à se dénoncer entre voisins —, ignore cette dimension, révélant combien nous sommes à l’aise avec les stratégies qui consistent à nettoyer l’espace public de ses éléments jugés indésirables. Et de façon plus générale, embrasser des mesures autoritaires pour « envoyer un message », sans faire grand cas des droits et libertés des citoyens, est un réflexe inquiétant qui a trop souvent prévalu depuis le début de la pandémie. Il faudra tôt ou tard poser un regard critique sur les précédents bien laids créés par cette crise.

À voir en vidéo

23 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 15 janvier 2021 01 h 14

    Une société civilisée s'occupe d'abord de ses citoyens les plus vulnérables.

    Même sans couvre-feu et sans crise de pandémie, la façon dont on traite les itinérants est déplorable. Je ne sais pas comment peut-on justifier qu'une personne gagne un milliard de dollars et l'autre n'a même pas un abri sur la tête?
    Comment puissent dormir nos dirigeants complices des milliardaires qui ne paient pas leur juste part d'impôts, pendant que les itinérants n'ont même pas un abri?
    On dit en anglais: «But for the grace of God go I», c'est-à-dire, si je suis une personne normale, avec une éducation, un travail et je vis bien, c'est grâce à un accident de naissance dans une bonne famille qui ma protégée des souffrances de la vie.
    Pour avoir une compassion, il faut se mettre dans la peau des autres.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 15 janvier 2021 02 h 14

    « plusieurs interactions entre des policiers et des [citoyens] ont des airs de harcèlement »

    Les brutes en uniforme diplômés d'une neuvième année ont cédé la place aux petits voyous en uniforme titulaires d'un DEC.

    • Louise Collette - Abonnée 15 janvier 2021 09 h 23

      Vous avez raison, en partie.

      Les policiers ne sont pas tous des abrutis loin de là, j'en ai connu quelques-uns qui étaient des individus <<normaux>> avec de l'empathie, un en particulier qui était vraiment en gentleman mais les policiers gentlemen ça ne court pas les rues, malheureusement pour ces itinérants en ces temps difficiles.
      Et de plus, le jugement ce n'est pas donné à tous malheureusement, policier ou pas.

      Quant au couvre-feu je suis pour, il a semble-til fait ses preuves ailleurs et l'avenir dira s'il était justifié d'avoir recours à cette méthode.
      Et en passant le policier gentleman n'avait qu'une neuvièment année, c'est ben pour dire...

      Je ne me porte pas à la défense de la police, je fais seulement la part des choses car, imaginez un peu une grève générale des forces de l'ordre pendant trois jours....on ne vous imposera pas le couvre-feu, vous allez seulement vous <<couvrefeuter>> vous même pour sauver votre peau. ;-)
      On pourrait peut-être dire que la police est un mal nécessaire.

  • Maurice Amiel - Abonné 15 janvier 2021 06 h 45

    Mais où sont les édifices temporaires?

    Pourquoi ne pas installer, d'urgence et là où le besoin se fait sentir, des édifices du genre classe temporaire ou bureau de chantier, dans les cours d'écoles ou autres espaces libres?

    Il y a un fort besoin de prise en charge immédiates par les autorités courantes des besoins crées par les autorités précedentes.

  • Dominique Boucher - Abonné 15 janvier 2021 07 h 32

    Commentaire sans commentaire

    «Une personne cette semaine a vu son attestation déchirée par les policiers, avant d’être expulsée du métro.»


    Dans la chronique de Josée Blanchette aujourd'hui:

    «“On n’est jamais à l’abri d’un dérapage”, expliquait André Durocher, le porte-parole de l’Association des directeurs de police du Québec.»

    * * *

    «Embrasser des mesures autoritaires pour “envoyer un message”, sans faire grand cas des droits et libertés des citoyens, est un réflexe inquiétant qui a trop souvent prévalu depuis le début de la pandémie.»

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • Claudette Bertrand - Abonnée 15 janvier 2021 07 h 34

    Après mére Thérésa.....

    Mère lanctôt!

    • Dominique Boucher - Abonné 15 janvier 2021 09 h 39

      Sʼinquiéter du sort des itinérants et des toxicomanes, bref des plus poqiés dʼentre nous, cʼest être «mére Thérésa » (sic)?

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Dominique Boucher - Abonné 15 janvier 2021 12 h 13

      poqués, pas «poqiés»...

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Christian Dubé - Abonné 15 janvier 2021 13 h 50

      Et votre point est...?

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 janvier 2021 14 h 03

      @ CB Oui. ...Tout à fait madame !
      On pourrait aussi bien dire: Qui se ressemble, s'assemble.

      À tous ceux qui... se croient les sauveurs de l'humanité.
      À tous ceux qui... se voient auréolés de facto d'un nimbus... à la Harry Potter.

      @ A. L. Sachez. que c'est dans la discrétion du geste, que les actions les plus nobles ont été les plus salutaires.
      ...et de grâce, ne venez pas nous faire la morale .