Les écartèlements de Radio-Canada

Envolé, le temps où la télévision de Radio-Canada offrait à ses spectateurs de grands télé-théâtres et mille occasions de parfaire leur culture. Sa situation de quasi-monopole lui aura permis au départ d’embrasser goulûment une mission éducative dont les nostalgiques évoquent le souvenir avec vifs regrets. Mais la concurrence des chaînes privées puis l’avènement des plateformes numériques l’ont poussée à user de mille séductions envers l’inconstant spectateur. Compromis par-ci — volets culturels décimés ou aseptisés —, poches de résistance par-là, histoire de préserver son ADN malgré tout. Ces contorsions durent maintenir en forme ses dirigeants à défaut de les détendre.

Tous les paradoxes de la CBC/Radio-Canada s’étalent ces jours-ci au grand jour. Car les audiences publiques en amont du renouvellement de sa licence (et de son budget) au CRTC pour cinq ans vont bon train jusqu’au 27 janvier. Officiellement, les enjeux sur la table ne concernent que la radio et la télé, comme dans le bon vieux temps, il reste que…

La société d’État réclame au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes de prendre en compte les contenus numériques en plus de ses tribunes traditionnelles, en cours d’exercice. Le hic, c’est qu’ils ne font pas partie de la mission dudit CRTC. Le ministre du Patrimoine Steven Guilbeault a bien déposé en novembre le projet de loi C-10 destiné entre autres à modifier le mandat de la chaîne publique anglo et franco, mais avant qu’il ne soit adopté aux Communes, tout le monde plonge en apnée. Le CRTC pourrait assouplir à l’aveugle ses critères, en attendant le feu vert politique.

Par état de fait : les plateformes numériques de la SRC prennent peu à peu le pas sur des rendez-vous jadis incontournables en temps réel devant l’écran du salon. Et que je rattrape désormais sur Tou.tv ce que j’ai manqué la veille… Et que j’écoute en balado les contenus numériques sur OHdio…

Séisme à la télé

Côté substance, c’est toutefois le sort du petit écran qui s’y jouera, non celuide la radio ou des tribunes numériques, véhicules peu onéreux, faciles à contrôler. La télé publique, c’est du lourd. En plus d’offrir un contenu canadien substantiel, elle doit mieux représenter les disparités culturelles, tout en attirant le client : informer d’un bord, délasser de l’autre, contrer les assauts de Netflix et consorts pour ramener les francophones égarés au bercail, si faire se peut.

« Si nous ne changeons pas notre façon de faire, nous risquons de devenir des dinosaures sur une calotte glaciaire qui fond », plaide avec raison Catherine Tait, la p.-d.g. de la société CBC/Radio-Canada. On comprend, mais le numérique ne résoudra pas tout. La télé publique, secouée par un séisme à haute magnitude, se cherche et parfois s’égare.

Les propriétaires de chaînes privées, non subventionnées, crient à la concurrence déloyale. Certaines de leurs émissions ressemblent comme des sœurs à celles de la télé publique. Pas juste ! On se demande parfois nous-mêmes : « Que vient faire ce programme tapageur sur un réseau public? » Il est vrai que les grands reportages des émissions d’affaires publiques maintiennent des standards de qualité. Le Téléjournal tire en gros son épingle du jeu. Faut-il pour autant transformer ses animateurs en vedettes hors de leur champ de neutralité ? Certains émettent des opinions sur les nouvelles du jour ; le journalisme de proximité et d’opinion ayant déteint sur ces ondes comme ailleurs.

Et sus aux publicités qui coupent les infos sans relâche ! On en voit qui sont truffées de personnages mal embouchés, au français rocailleux, venus combattre les efforts des animateurs pour la défense d’une langue châtiée. Des commerciaux sur les hamburgers dégoulinants, les fêtes et les grosses bagnoles, prépandémiques et anti-écologiques, célèbrent la gloire de la consommation à tout va. Sommes-nous en 2021 ?

Ajoutez l’avènement de Tandem, aux publicités camouflées en information, qui brouille les genres et fait crier… Radio-Canada ne veut pas renoncer à ses revenus publicitaires. Au Téléjournal du moins, ne pourrait-il épargner le spectateur ? Tant d’informations nous passent sous le nez durant ces irritantes pauses publicitaires. Pitié !

On ignore ce qui émergera des audiences publiques et du verdict du CRTC, mais CBC/Radio-Canada ne pourra pas obtenir le beurre et l’argent du beurre au bout de l’opération. Nos temps agités rendent son prochain quinquennat trop important pour lui éviter de solides coups de barre. L’inclusion des plateformes numériques, portées par l’air du temps, pourrait passer aisément au CRTC. Reste que la SRC devra sans doute lâcher du lest du côté de la publicité et renoncer à certaines contorsions propagandistes. Tout l’invite à retrouver une signature nette afin de se positionner face aux bouleversements inouïs de cette folle décennie.

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