Le Québec sous tension

Je suis souvent rebuté par le ton des débats québécois des dernières années. Au lieu d’argumenter de bonne foi pour essayer de convaincre, trop d’intervenants se contentent d’asséner leur vérité et d’insulter ceux qui ne la partagent pas. Le débat public, par la faute d’une droite inculte et d’une gauche exaltée, souvent d’inspiration américaine dans les deux cas, a viré à la foire d’empoigne.

Le récent numéro de la revue L’Inconvénient (hiver 2020-2021) se penche sur le phénomène en évoquant « l’art (presque perdu) du dialogue ». Nous vivons, constate l’essayiste Patrick Moreau, « une de ces périodes de l’histoire où plusieurs phénomènes conspirent à rendre impossible un dialogue fécond et à lui substituer des échanges verbaux brefs, acerbes et souvent brutaux ». Les médias sociaux, en mettant en avant un laconisme qui privilégie la formule choc au détriment de l’argumentation étayée, et le manichéisme idéologique doivent être montrés du doigt.

Un bon débat devrait servir, selon la formule de Montaigne citée par Moreau, à « limer notre cervelle contre celle d’autrui ». En revanche, poursuit l’essayiste québécois, le « refus obstiné de reconnaître autrui comme un interlocuteur légitime implique en effet qu’il n’existe qu’une seule position à adopter à propos de telle ou telle question », ce qui, en démocratie, est une aberration.

Quand un chercheur spécialiste des droits de la personne et des génocides compare le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, à Pol Pot, quand on traite de racistes les partisans de la Loi sur la laïcité de l’État, quand des péquistes frustrés qualifient de traîtres les membres de Québec solidaire, quand, en gros, on considère tous ceux qui ne partagent pas nos convictions comme des ennemis à terrasser, il faut craindre, comme l’écrivait Max Weber, que le « polythéisme des valeurs » se transforme en « guerre des dieux ».

Cette citation du sociologue allemand conclut le texte lumineux du philosophe et juriste Ugo Gilbert Tremblay qui ouvre le dossier de la revue L’Inconvénient. À partir des Lumières, au XVIIIe siècle, les modernes occidentaux ont pu croire que le recul des dogmes religieux permettrait « le triomphe du libre examen des croyances et de la discussion apaisée », écrit Gilbert Tremblay. Or, la suite a plutôt montré que l’effacement du religieux théologique avait ouvert le champ à une foule de religions laïques compensatoires, tout aussi dogmatiques, comme en témoignent les deux totalitarismes — fascisme et communisme — du XXe siècle.

Le traumatisme causé par la Deuxième Guerre mondiale a été suivi par ce que Gilbert Tremblay appelle « la parenthèse dialogique libérale », c’est-à-dire une période où l’idéal démocratique s’est imposé dans les esprits, avec sa valorisation du dialogue argumenté et un « scepticisme de principe » qui invitait à la prudence quant à la prétention de détenir la vérité. « Le démocrate est modeste », écrivait Camus, parce qu’il connaît les dangers du dogmatisme.

Aux États-Unis, Martin Luther King passait mieux que les Black Panthers ; au Québec, les souverainistes choisissaient René Lévesque plutôt que le FLQ. « Le désir de formuler des arguments intelligibles, même pour des opposants lointains, l’emportait sur la tentation d’envoyer des signaux de pureté idéologique à l’adresse d’un petit cercle de partisans fervents », écrit Gilbert Tremblay pour résumer l’esprit de cette époque.

Les groupes minoritaires, par stratégie plus que par vertu, peut-être, adhéraient à l’idée que la persuasion valait mieux que l’affrontement pour faire avancer leurs causes ; les majorités, quant à elles, encore sous le choc des violences du conflit de 1939-1945 et engourdies par la consommation de masse, s’étaient converties à la tolérance.

Cette parenthèse, aujourd’hui, est ébranlée. Pour expliquer cet effritement, Gilbert Tremblay recourt notamment à Cioran, pour qui l’intolérance « constitue la loi des choses humaines » et qui voit dans la tolérance un bien propre aux « peuples fatigués ». Ainsi, quand l’intolérance ressurgit, ce qui ne manque jamais d’arriver, notamment sous l’effet, cette fois, des médias sociaux et des mutations démographiques accélérées, les peuples fatigués n’ont plus le ressort nécessaire pour s’y opposer, ce qui nous prépare de tristes lendemains.

La thèse est forte, tout comme celle du romancier Mauricio Segura. Pour ce dernier, le retour de l’intransigeance n’est pas sans lien avec la massification du débat public — l’école démocratique échoue-t-elle à inculquer l’éthique de la discussion à tous ? —, avec la précarisation de l’emploi et avec le désarroi existentiel de l’individu contemporain. Privé de transcendance, ce dernier trouve dans la haine un sens à sa vie, comme l’indique Jorge Luis Borges dans L’autre duel, une nouvelle brillamment interprétée par Segura.

6 commentaires
  • Paul Cadrin - Abonné 16 janvier 2021 08 h 01

    Parenthèse dialogique?

    Vanter la parenthèse dialogique qui aurait suivi la Deuxième Guerre mondiale, c'est un peu trop facilement oublier que cette époque a été marquée, en Occident, par la peur du communisme et d'une invasion soviétique. Oui, on pouvait dialoguer et avoir des échanges constructifs, mais c'est parce qu'une certaine unanimité se faisait autour de la lutte contre ce monstre qui menaçait les bases mêmes de notre société. Est-ce qu'on peut penser à Duplessis, au Québec, ou à MacArthur aux USA sans se rappeler combien leurs combats ont marqué notre histoire? La radicalisation des positions à laquelle nous assistons présentement est, en quelque sorte, un effet indirect de la chute du mur de Berlin. Même s'il est encore bien vivant en Chine et dans certaines dictatures, le communisme (ou ce qu'en ont fait ces dictatures) n'est plus perçu comme l'unique ennemi contre lequel il faut faire front commun.

  • Jacques Légaré - Abonné 16 janvier 2021 10 h 04

    «Le mensonge et l'incrédulité s'accouplent et engendrent l'opinion» (Paul Valéry).


    «D’asséner leur vérité (OUI) et d’insulter (NON) ». Polissons la forme du débat public...

    Le fond est identique depuis… l’Athènes démocratique : le pouvoir vs ceux qui n’en n’ont pas ou trop peu.

    Les deux concepts «droite» et «gauche» sont excellents en soi et clarificateurs. Fort bien dit par M. Cornellier, utilisés souvent par des «incultes»; plus qu’«exaltés», enragés.

    Le blocage gauche/droite des institutions ne parvient pas à résoudre la question de la juste répartition de la richesse nationale. Depuis le début des temps.

    Si le débat cesse, les armes suivent. Le Capitole américain...

    Non «manichéisme» mais polarité qui favorise leur clarté. Sans lui, débat bloqué.

    Est faux : «l’effacement du religieux théologique avait ouvert le champ à une foule de religions laïques».

    Il n’y a pas de «religions laïques». Baigne dans la sémantique religieuse qui les nomme ainsi. C’est confondre une «conviction» et une «religion».
    Une religion est une conviction, mais toute conviction n’est pas une religion. Sans rigueur sémantique, le débat s’envase.

    Ainsi, faire un rapprochement entre «laïcité» et «communisme et fascisme» discrédite toute la bonne intention de l’auteur qui dénonce pourtant à propos les dérives des partis.

    «L’idéal démocratique s’est imposé dans les esprits». Fort juste.
    Mais à cause du si salutaire déclin et de l’éviction des prêches dogmatiques, monopole dans l’église, évincée par la radio et la télé pluri-discursives. L’opinion y a évincé la Vérité.

    Remplacer l’optimisme des Lumières libérales par le pessimisme nihiliste de Cioran est funeste. La politesse doit présider aux échanges. 1ère vertu analysée par Comte-Sponville dans «Petit traité des grandes vertus».

    Une école, elle-même hypocrite et perverse avec son cours ECR, rate sa mission.

    «La transcendance», est une billevesée théologienne, sans numéro de téléphone…

    Que le débat s’échauffe désagréablement par le blocage gauche/droite est un désagrément que tous souhaitent temporaire.

  • Guy O'Bomsawin - Abonné 16 janvier 2021 11 h 15

    La tache

    Qu'on échafaude quelque théorie après ou pendant le fait, il demeure que les perpétuels conflits nés du cervelet ne feront jamais de l'humanité qu'un flot incontrôlable que seul quelque autoritarisme arrive temporairement à calmer en contraingnant les révoltés et les contestataires à agir en catimini. Peu d'espoir de paix. Le choc constant entre richesse, pauvreté et despotisme ne cessent d'entretenir une haine originelle qu'on appelle si pudiquement LA TACHE. Arrive-t-il d'ailleurs qu'un chef impose un comportement logique, qu'il est aussitôt taxé de monstre.

  • Claude Bernard - Abonné 17 janvier 2021 11 h 20

    Les Soirées de Saint-Pétersbourg comme idéal de «débat»

    Pensez ce que vous voulez, un débat n'est pas une agréable conversation entre gens «de qualité» passant les nuits blanches de Saint-Pétersbourg à deviser dans un pavillon sur les bord de la Neva.
    Un débat, surtout politique, cherche à convaincre, c'est-à-dire à vaincre, quelquefois à écraser, démolir un adversaire que l'on en vient à craindre puis à haïr.
    De là les insultes, les menaces, les cris et hurlements et les coups ou le vandalisme quand on ne réussit pas à changer la conviction des «autres» considérés comme ignorants, sots, idiots, malveillants et possiblement dangereux pour nos valeurs et notre pays.
    La démocratie est un choix de société qui préfère endurer ces «débats» quelquefois violents plutôt que la tyrannie.

  • Michel Lebel - Abonné 17 janvier 2021 12 h 19

    Tous frères et soeurs!

    Tout revient à une question d'éducation, de vraiment bonne éducation, laquelle implique tolérance et respect de l'autre. Qui implique aussi que nous sommes tous frères et soeurs en humanité, avec obligation de juste répartition de la richesse et grand respet de l'environnement. ''Méchant'' programme, mais je n'en vois pas d'autres pour la survie de l'humanité. La guerre n'est pas une solution. Mais je ne désespère pas de l'Homme.

    M.L.