Nous sommes piégés

Nous voilà pris au fond d’un piège, réduits à nous y débattre.

Pas parce que nous n’avons pas été assez gentils pendant le temps des Fêtes. Mais parce que depuis au moins 25 ans, le filet social et le système de santé ont été activement fragilisés par tous les partis politiques qui se sont succédé au pouvoir tant à Québec qu’à Ottawa. On a suivi l’un des grands commandements du néolibéralisme sans frontières : tu sous-financeras les services publics. Alors la classe moyenne s’en désolidarisera, et démanteler le système peu à peu, tu pourras.

En ce début d’année, on fait face aux conséquences. Même si les experts en santé publique savent depuis longtemps que les pandémies existent, notre système de santé n’a pas la capacité de répondre aux besoins en soins de l’ensemble de la population — même en temps normal, les délais d’attente sont à la limite du tolérable. À peu près tout le personnel du secteur de la santé est sous-payé, à l’exception des médecins. Les prix des loyers augmentent et les gens sont de plus en plus nombreux à s’entasser dans de petits logements où la distanciation physique est impossible. Les organismes communautaires qui soutiennent la population plus vulnérable sont mal financés. On vit dans l’un des pays les plus riches du monde, mais la pauvreté est toujours une réalité, et cette pauvreté est corrélée avec toutes sortes de problèmes de santé chroniques qui augmentent les risques de complication face à la COVID-19. Les soins aux aînés sont en bonne partie une affaire privée axée sur le profit, où l’on déplore la pénurie de main-d’œuvre, mais on refuse d’améliorer substantiellement les conditions de travail, et où il a fallu carrément envoyer l’armée pour stabiliser l’hécatombe.

À cause de tout ça et plus encore, donc, nous sommes à quelques semaines à peine d’une situation catastrophique dans nos urgences, où le personnel hospitalier risque d’être placé devant des dilemmes éthiques et des drames humains impossibles. Ça commence déjà, tranquillement.

Devant la situation, le gouvernement envoie un signal fort. On ne peut, en deux ou trois semaines, renverser les dommages du temps et opérer des transformations structurelles. On peut toutefois lancer des injonctions aux individus et déterminer quelles libertés fondamentales il serait raisonnable de retirer temporairement aux citoyens en vue de l’urgence sanitaire. Pris dans ce piège, donc, on se questionne : quelle est la meilleure mauvaise réponse ? La québécoise ou l’ontarienne ? N’y aurait-il pas une manière plus douce de faire la transition vers un État policier ?

Le couvre-feu est une mesure terrible pour les femmes et les enfants qui subissent de la violence domestique, les sans-abri, les mal-logés et les travailleurs essentiels qui risquent désormais d’être abordés par les policiers chaque soir, en récompense pour les services rendus. Mais lorsqu’on est à ce point pris au fond du baril, on ne peut que proposer quelques amendements, quelques solutions de rechange à une stratégie de la dernière chance qui aura nécessairement un impact démesuré sur les plus précaires.

Il y a aussi plusieurs personnes bien à l’aise chez elles qui ont joué sur les limites des règles dans les dernières semaines, voire les derniers mois, sans bonne raison, ce qui contribue très certainement à la contamination communautaire. En ce sens, la responsabilité individuelle et le sens civique ont aussi un rôle important à jouer dans notre sort partagé.

Le problème, c’est que le discours gouvernemental porte là-dessus, et presque uniquement là-dessus. La faute comme le pouvoir d’action sont rejetés, à chaque point de presse, sur les individus. Ce faisant, on passe complètement à côté de l’examen politique de ce qui nous a menés là, dans ce piège. Ou si on parle de fautes politiques, on pointe Ottawa. Et Ottawa pointe les provinces. Bien commode.

Avec les premiers ministres des autres provinces, François Legault demande une augmentation des transferts fédéraux en santé. Mais contrairement à plusieurs de ses homologues, il invoque souvent l’augmentation de la dette provinciale pour justifier la demande. À première vue, c’est très bien. Quand on y regarde de plus près, on comprend que les nouveaux fonds d’Ottawa pourraient être utilisés pour équilibrer les budgets provinciaux, ce qui n’avance pas à grand-chose les citoyens inquiets pour leur mère en CHSLD, leur conjoint à l’urgence, leurs enfants à l’école publique ou leur amie infirmière à bout de souffle.

Si Ottawa demande de savoir ce qui serait fait avec l’argent, Québec rétorque : pas vos affaires, nos compétences ! Mais est-ce qu’on pose la question à Québec ? Est-ce qu’on ouvre un dialogue social, entre Québécois, sur la façon dont on se sort de ce marasme construit non pas au cours de la dernière année, mais plutôt des dernières décennies ?

On répondra que ce n’est pas le moment, qu’on se concentre sur l’urgence des prochains jours et que l’heure des bilans viendra. Sauf que nous en sommes là, dans ce piège, parce que le « bon moment » n’est jamais venu alors que les décennies sont passées. Il faut donc en conclure que ce moment ne viendra que lorsqu’on perdra patience, comme peuple, et que ces questions politiques fondamentales deviendront impossibles à ignorer par nos dirigeants.

Si le Québec sort de cette crise grandi, ce ne sera pas parce que Papa nous a dit d’aller faire dodo à 20 h et que nous avons bien écouté et qu’on peut se féliciter de notre respect des consignes. Mais parce qu’on aura compris que la pauvreté est un enjeu de santé publique, et que des services publics forts mènent à une société résiliente prête à affronter les tempêtes du XXIe siècle. Et que l’action politique aura suivi.

39 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 14 janvier 2021 02 h 11

    Exact Mme Nicolas.

    Regarder la pénible situation des populations les plus pauvres du Québec, et n'ayant que le BS de base ou uniquement la prestation RRQ de base pour "survivre". La contamination par virus y figure en première place: Montréal-Nord, Hocelaga-Maisonneuve, etc. Mais le Gv-Q-Legault n'a rien fait de concret pour ces populations: un beau spectacle du bonimenteur Arruda sur le "comment se laver les mains" à Montréal-Nord... Il n'est jamais vebu à l'éidée que peut-être un ticket de rationnement accompagnant l'enveloppe du "premier du mois" qui serait echangeable dans une pharmacie pour des masques (selon le nombre de personnes du ménage) et un autre pour une petite bouteille de savon aiderait grandement les très faibles "revenus" à joindre les deux bouts. Que non... à la place, on leur fait de beaux spectacles.
    La même situation pour les vieux/vieilles qui ne reçoivent que le minimum de la pension du Canada + SRG... et qui doivent payer une grande partie des médicaments, et autres soins (notamment lunettes pour la vue)... ce qui rapporchent des chèques de dernier recours (BS)...
    Que non... Il faut des beaux spectacles par des bonimenteurs et des discours creux. Dans cela ils sont excellents, des champions hors catégorie.

  • Gloriane Blais - Inscrite 14 janvier 2021 03 h 32

    La santé

    La santé et la Santé publique, c'est aussi d'avoir l'intérêt du bien commun d'expliquer à la population tout ce qu'individuellement nous pouvons faire pour que notre système immunitaire fonctionne à son plein potentiel, ce que Dr Arruda n'a jamais fait depuis mars 2020 ...

  • Simon Grenier - Abonné 14 janvier 2021 05 h 22

    Sous-financement, oui.

    Gestion exécrable centrée sur la gestion de carrières individuelles, la loyauté à ses supérieurs et le rejet complet de la notion de services publics? Encore plus.

    Tout comme Hydro-Québec ne ménage pas ses énergies (!) depuis plus d'une décennie pour promouvoir l'efficacité énergétique, il y aurait lieu d'examiner de près la prestation de toute la classe "gestionnariale" du réseau de la Santé, du dernier maillon jusqu'au sous-ministre. Il y a là un potentiel énorme de gain en efficacité. Là où je suis passé, de nombreux secteurs pourraient facilement faire des gains de l'ordre de 75-80% - près du double, pour gratis! - simplement en ne faisant pas faire la même tâche 5 fois (c-i-n-q), systématiquement.

    Imaginez si en plus, on mettait les médecins au pas. Sans même toucher à leur rémunération mais seulement en les obligeant, par exemple, à mettre les maususses de jaquettes jaunes et masques pour aller dans des chambres COVID (ou "gastro").

    Le financement, c'est bien beau mais pendant qu'on quête au fédéral, distribuons les claques en-arrière de la tête qui se sont perdues depuis la création de l'assurance-maladie.

    Aussi nuisible la réforme Barrette a-t-elle pu être, elle n'était qu'une goutte dans l'océan. Elle a donné lieu à toutes sortes de cochonneries dans les hautes sphères administratives aux égos très meurtris mais au ras des pâquerettes, cela n'a fait aucune différence. Des décisions simples qui prennent une éternité ou des coupures budgétaires drastiques ("Je ne peux même plus autoriser une brocheuses jusqu'à la fin mars, désolé."), il y en a toujours eu - principalement pour respecter "les budgets" de la gestionnaire qui pourra garder son poste une année de plus, même si on aura traité 15% moins de patients "s't'année".

    Malheureusement, oui, "la" gestionnaire. Celle qui est facilement intimidée par la classe médicale masculine bourrue qui décide de qui garde son emploi et qui se fait congédier.

    Sous-financement, oui. "Mais"...

    • Gaetane Derome - Abonnée 14 janvier 2021 15 h 44

      M.Grenier,
      Votre commentaire est mesquin pour la communauté médicale par les temps qui courent,vous dites:"si en plus on mettait les médecins au pas(..)en les obligeant,par exemple,à mettre les maususses de jaquettes jaunes et masques pour aller dans des chambres COVID..".Êtes-vous au courant du suicide de cette urgentologue épuisée par son travail contre la Covid à Granby,la Dre Dion? https://www.granbyexpress.com/2021/01/13/le-suicide-de-karine-dion-un-drame-qui-secoue-le-quebec/
      Déplaisant votre commentaire.Ayez un peu d'empathie.

    • Serge Lamarche - Abonné 14 janvier 2021 19 h 14

      L'urgentologue ne pouvait pas simplement démissionner pour quelques jours? Ça me semble drastique comme solution à l'épuisement.

    • Cyril Dionne - Abonné 15 janvier 2021 10 h 17

      Vous avez raison Mme Derome. Mettre les médecins au pas? Pardieu, ce sont eux qui tiennent à bout portant le système de santé présentement avec les infirmières et les préposés aux bénificiaires.

      Ceci dit, qui est-ce qui va payer pour toutes ces dépenses? Les contribuables québécois sont déjà taxés à leur maximum et si on augmente les impôts, le travail au noir reprendra ses lettres de noblesse avec plus de vigueur encore. Vous devriez demander au gouvernement du Canada puisqu'il reçoit les argents du Québec et selon l'entente sur la santé, il devait en remettre 50% des argents perçus, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. On est rendu à 22% seulement du gouvernement de Justin Trudeau, ce qui représente la rondelette somme de plus de 12 milliards de dollars et plus de manque à gagner. Malgré cela, ce dernier se permet de nous faire la morale en se « travertissant » en donneur de leçons. En fait, le gouvernement fédéral est tout simplement un gouvernement de trop.

  • Serge Lamarche - Abonné 14 janvier 2021 05 h 42

    Blâmer le gouvernement?

    Encore un article qui blâme le gouvernement? Du Québec? Une chance que le Québec n'est pas un pays...
    Le problème est simplement le nombre d'hôpitaux par million de population. Est-ce moindre au Québec? J'en doute. L'Ontario arrive proche de la limite en même temps et leurs taux d'infections sont inférieurs.
    Pas mal de gens se foutent du danger viral et du danger automobile sans ceintures, ou sous influence d'alcool ou du téléphone. Et du danger des drogues. Peu à voir avec le sous-financement des routes et des polices. Au contraire.

    • Céline Delorme - Abonnée 14 janvier 2021 09 h 21

      M Lamarche doute qu'il manque de lits d'hôpitaux au Québec: voici les statistiques:
      Lits d'hôpitaux en Allemagne: 8,3 par mille habitants.
      en France: 6,1 par mille.
      au Canada: 2,6 par mille.
      Réf: Actualités 26-011-2018. "Pourquoi nos urgences débordent."Chiffres de l'OCDE en 2017.

    • Serge Lamarche - Abonné 14 janvier 2021 19 h 11

      Merci Céline. Quels sont les chiffres entre Ontario et Québec?

    • Christian Montmarquette - Abonné 14 janvier 2021 20 h 04

      "Quels sont les chiffres entre Ontario et Québec?"-Serge Lamarche

      "Pourquoi nos urgences débordent autant ?" - Dr Alain Vadeboncoeur

      L'Actualité, 26 janvier 2018 :

      "Je me base pour cette analyse sur les données du Panorama de la santé de l’OCDE dans sa version la plus récente, celle de 2017. Il contient une foule de données comparatives entre les pays membres. Dans les grandes lignes, tout ce qu’on dit en santé à propos du Canada s’applique au Québec — quoique, dans bien des cas, un peu en pire...

      Regardez le schéma suivant, où on montre que nous disposons d’à peine 2,6 lits pour 1 000 habitants au Canada, comparativement à une moyenne de 4,7 lits pour les pays de l’OCDE, et à 6,1 pour la France et 8,1 pour l’Allemagne.."

      https://lactualite.com/sante-et-science/pourquoi-nos-urgences-debordent-autant/

  • Robert Bérubé - Abonné 14 janvier 2021 06 h 57

    Bravo!

    En souhaitant que M. Legault se soumette à un post-mortem une fois la pandémie passée...ce qui est moins certain.

    • Jacques Patenaude - Abonné 14 janvier 2021 11 h 43

      M. Bérubé vous avez bien raison. Comme le souligne Mme. Nicolas " On ne peut, en deux ou trois semaines, renverser les dommages du temps et opérer des transformations structurelles". Oui présentement on ne peut que se demander " quelle est la meilleure mauvaise réponse ?" Mais lorsque la situation d'urgence sera derrière nous il faudra surveiller de près ce que la CAQ fera pour réformer ce système technocratique et hospitalo-centré. Pour le moment ce n'est pas le temps à mon avis mais comme vous le dites le post-mortem est à surveiller. C'est là qu'on pourra juger les Deux gouvernements actuel. Oui le système québécois est à réformer mais aussi le fonctionnement au fédéral car il a aussi une part de responsabilité. Le réflexe du fédéral de se poser en tuteur du Québec nous amène immanquablement qu'aux chicanes de compétences. On l'a vue sur les "passe d'arme" entre Trudeau et Legeault sur la vaccination et l'établissement éventuel de normes fédérales. Que le fédéral transfert sans conditions les sommes requises et ainsi on verra mieux qui est responsable de quoi. Les électeurs pourront ainsi savoir imputer les responsabilités au bon gouvernement s'il ne le finance pas adéquatement plutôt que de nous obliger à arbitrer les éternelles chicanes fédérales-provinciales.