Le courage d’agir

Lors des audiences publiques sur le projet de loi sur la laïcité, le sociologue Gérard Bouchard avait reproché au gouvernement Legault de vouloir interdire le port de signes religieux aux enseignants sans qu’aucune donnée scientifique ne démontre que les élèves pourraient être endoctrinés ou traumatisés si leur enseignante était voilée.

Avec son sens de la répartie habituel, Jean-François Lisée lui avait répliqué que leur interdiction dans le cas des policiers ou des juges n’avait pas plus de fondement scientifique, ce qui n’avait pas empêché la commission qu’il coprésidait d’en faire la recommandation. Reconnaissant qu’une telle interdiction comportait des avantages et des inconvénients, elle s’était appuyée sur son appréciation de l’opinion publique pour trancher.

« Nous croyons qu’une majorité de Québécois admettent qu’une interdiction uniforme s’appliquant à tous les employés de l’État, quelle que soit la nature de leur poste, est abusive, mais tiennent à ce que ceux et celles qui occupent des postes qui incarnent au plus haut point la nécessaire neutralité de l’État, comme les juges ou le président de l’Assemblée nationale par exemple, s’imposent une forme de devoir de réserve quant à l’expression de leurs convictions religieuses », peut-on lire dans son rapport.

Cette analyse était sans doute juste en 2007, et le Québec se serait épargné bien des déchirements si les gouvernements qui se sont succédé n’avaient pas attendu plus de dix ans pour agir. Il demeure que, face à une telle situation, la science ne pouvait être d’aucun secours, il fallait plutôt du courage politique. Il faut reconnaître que François Legault en a démontré depuis qu’il est premier ministre, même s’il n’est pas à l’abri des erreurs.


 
 

Un argument semblable à celui de M. Bouchard a été opposé à la décision d’imposer le couvre-feu. Le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, ayant reconnu qu’aucune étude scientifique ne démontre l’efficacité d’une telle mesure, on a immédiatement contesté son bien-fondé, mais la politique est tout sauf une science exacte. Le succès réside souvent moins dans la capacité de prévoir les effets d’une mesure que dans celle de réagir à l’imprévu, tout particulièrement en période de crise.

Il est incontestable que le couvre-feu comporte des inconvénients pour de nombreuses personnes déjà lourdement éprouvées par la pandémie. Tous n’ont pas la possibilité d’aller marcher avant 20 heures ou ne disposent pas d’un espace privé pour se dégourdir les jambes. Sans parler des sans-abri. Certains voient même le privilège accordé aux propriétaires de chiens comme une insupportable discrimination.

En revanche, ce confinement nocturne va entraîner une diminution — difficilement quantifiable, il est vrai — des rassemblements privés. Malgré la répétition des consignes, les parents qui ont de grands adolescents ou de jeunes adultes encore à la maison savent combien il est difficile de les forcer à renoncer à tout contact. Au moment où le système de santé arrive à un point de rupture, la simple possibilité qu’un couvre-feu permette une amélioration devrait suffire à le justifier.

Il est de bon ton de dénoncer les « gérants d’estrade ». Certains sont plus loquaces que d’autres ou disposent, comme l’auteur de ces lignes, d’une tribune privilégiée, mais l’opinion publique est elle-même une vaste collection de gérants d’estrade, qui apprécient l’action des gouvernements en fonction de leurs propres critères ou de leurs préjugés. Cela s’appelle la démocratie, qui est, comme chacun sait, « le pire des régimes à l’exception de tous les autres ».

Ce régime a ses exigences, la première étant de s’assurer de l’adhésion de la population. Après deux jours de couvre-feu, M. Legault s’est dit touché de sa discipline et de sa solidarité. Que 70 % des Québécois approuvent cette nouvelle contrainte, selon un sondage CROP, ne signifie toutefois pas qu’ils s’en réjouissent, ni même qu’ils s’y plieront pendant longtemps, malgré la rigueur de l’hiver et la sévérité des sanctions prévues. Le couvre-feu sera d’autant plus respecté qu’il sera de courte durée.

Les partis d’opposition se sont bien gardés d’en dénoncer l’imposition, si ce n’est pour déplorer le peu de cas qui a été fait des itinérants, mais il est clair que le moindre incident pouvant lui être attribué sera monté en épingle. De toute manière, un gouvernement en fait toujours trop ou pas assez. Tant qu’à être blâmé, il vaut mieux que ce soit pour avoir fait du zèle que de la procrastination.

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