Protéger la liberté d’attention

La semaine dernière, le fanatisme alimenté aux lubies complotistes et au narcissisme de Donald Trump a atteint un seuil critique. On attribue en partie ces dérapages à la multiplication des pratiques abusives sur les réseaux sociaux. Twitter et Facebook naviguent à vue lorsque vient le temps de contenir les dérapages émanant des mouvances extrémistes qui n’ont que faire des données et des faits vérifiables.

Dans les réseaux sociaux, la possibilité de tenir des discussions rationnelles sur des questions de société se trouve menacée par les pratiques déloyales qui visent à manipuler l’attention des lecteurs et des auditeurs. Face à de pareils abus, certains en viennent même à se demander si la liberté d’expression ne serait pas devenue obsolète. Dans cet environnement hyperconnecté où il est si facile de diffuser même les pires mensonges, ce n’est plus la prise de parole qui est onéreuse. C’est plutôt l’attention des auditeurs qui constitue la ressource rare et précieuse. La capacité de manipuler l’attention est à la portée de beaucoup. Avec Internet, la censure opère selon des logiques différentes de celles qui prévalaient lorsque l’imprimé ou la radiodiffusion étaient les médias dominants. Pour garantir l’effectivité de la liberté de s’exprimer et de débattre, il faut non seulement lutter contre la censure dans ses manifestations classiques, mais il faut aussi protéger contre la manipulation et assurer l’intégrité de l’attention de ceux qui écoutent.

Au lieu de discuter des idées, certaines organisations qui souhaitent influencer le public ont recours à des stratagèmes pour discréditer ceux avec lesquels elles sont en désaccord. En ayant recours à des tactiques « d’inondation », on parvient à étouffer les discours ou à en déformer le sens. En mobilisant les technologies permettant la création et la diffusion de fausses informations, en programmant de faux commentateurs ou même en déployant des robots capables de fabriquer des masses de messages, il devient possible d’inonder les environnements connectés de propagande. Comme l’écrivait le journaliste Peter Pomerantsev, ces techniques utilisent l’information comme un outil pour semer la confusion, faire chanter, démoraliser, subvertir et paralyser. Par exemple, au lendemain de l’invasion du Capitole, on a vu se répandre des affirmations selon lesquelles les insurgés étaient en fait des « antifas » (militants antifascistes).

L’environnement connecté constitue désormais le principal lieu de diffusion de la parole. La censure emprunte moins les interdits décrétés par les lois que les pratiques de sabotage des activités expressives. Les méthodes utilisées par les régimes autoritaires relèvent de stratégies de distraction. Plutôt que de tenter de censurer un opposant et d’ainsi risquer de lui procurer une visibilité accrue, on fera circuler des informations pour le discréditer. En déployant des techniques de censure inversée, on noiera ses propos dans un flot massif d’informations périphériques souvent inventées. Le recours à des armées de trolls pour cibler des personnes se révèle plus efficace pour marginaliser la parole que l’on veut faire taire. Par exemple, des régimes autoritaires ont recours à des tactiques de trolls afin de discréditer des journalistes d’enquête jugés trop curieux à l’égard des pratiques des dirigeants.

Comme on le montre dans le documentaire La fabrique du mensonge, diffusé à TV5, le fait que l’information se répande sur Internet à la manière d’un virus peut être mis à profit par ceux qui souhaitent discréditer des opposants, ou des sources d’information notoirement soucieuses d’informer selon des standards de qualité très élevés. On voit le résultat de ce type de procédés : de plus en plus de gens se déclarent sceptiques à l’égard de médias pratiquant le journalisme de vérification et préfèrent se fier à des gourous sévissant sur YouTube.

Face à ces pratiques de désinformation, la protection de la liberté d’expression paraît mal calibrée. L’environnement dans lequel circulent les informations est très différent de celui qui prévalait lorsque les protections prévues par nos lois ont été mises en place. Dans beaucoup de pays, notamment au Canada et aux États-Unis, la protection contre les violations de la liberté d’expression est orientée vers les mesures émanant de l’État. Or, les activités expressives se déroulent de plus en plus dans des environnements relevant d’entreprises privées comme Facebook, Parler ou Twitter. Ces entreprises disposent d’un droit de vie ou de mort sur les activités expressives. Le pouvoir de supprimer les comptes utilisés par des groupes conspirationnistes pour diffuser des propos incendiaires ou délirants se trouve aux mains d’entreprises qui peuvent agir à leur guise au fil de ce qu’elles perçoivent être ou non dans leur intérêt.

Avec la généralisation des robots capables de produire à volonté de fausses images ou vidéos, la protection de la liberté effective de discuter et d’échanger des idées dans l’espace public ne peut dépendre du bon vouloir de sociétés commerciales. Il faut disposer de moyens pour détecter des pratiques déloyales comme celles des émules du candidat Bolsonaro lors des élections brésiliennes. On avait alors inondé WhatsApp d’images et de propos archifaux sur de prétendus complots pédophiles imputés aux opposants de celui qui est devenu le président de la plus grande démocratie d’Amérique du Sud.

Dans un monde où l’attention des auditeurs constitue la ressource rare, la protection de la liberté d’expression doit être recalibrée. Il faut des mécanismes transparents de régulation capables d’assurer la loyauté des pratiques expressives au sein des réseaux. Évidemment, il importe de réguler les messages en fonction de leur contenu fautif. Mais il faut aussi une régulation au niveau des processus alimentés aux algorithmes et à l’intelligence artificielle réglant la circulation des informations dans ces réseaux. Des instances publiques crédibles doivent avoir l’autorité pour expertiser les modes de fonctionnement des réseaux sociaux comme Facebook, Twitter ou WhatsApp. Dans un monde où la diffusion est devenue si facile, protéger la liberté d’expression requiert de protéger aussi notre liberté d’attention.

4 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 12 janvier 2021 06 h 55

    « C’est sur cette mécanique de captation de l’attention qu’il faut intervenir, en cassant le bouton retweet, le hashtag, et en ajoutant de la friction dans le processus de propagation de l’information », a estimé, lundi, Dominique Boullier, professeur de sociologie à Sciences Po Paris, dans Libération.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 12 janvier 2021 10 h 28

    Fècebouque

    On lit:

    «Des instances publiques crédibles doivent avoir l’autorité pour expertiser les modes de fonctionnement des réseaux sociaux comme Facebook, Twitter ou WhatsApp».

    Tout ça est très bien, mais à une échelle micro, le Devoir n'est même pas capable d'éliminer Facebook pour ses pages consacrées aux commentaires.

    Donc, pas moyen, pour un acteur privé, de réformer un peu un lieu où il y a, un peu, «la possibilité de tenir des discussions rationnelles sur des questions de société».

    Pourtant, ça ne demanderait pas une réforme majeure des institutions.

    Il faut bien commencer quelque part.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 13 janvier 2021 11 h 25

      En effet.

  • Pierre Bernier - Abonné 12 janvier 2021 17 h 08

    Effectivement !

    Des instances publiques crédibles doivent avoir l’autorité pour expertiser les modes de fonctionnement des réseaux sociaux.

    Comme cela est le cas pr les autres plateformes médiatiques.