L’attaque

Des manifestants se précipitent, des jurons plein la bouche, l’écume aux lèvres. Quand, devant eux, le gouverneur apparaît, il reçoit sans tarder une volée de pierres. Après avoir réclamé sa tête, ils veulent maintenant sa peau. Le malheureux ne réussit à s’en sortir vivant que parce que des hommes en armes veillent sur lui.

Une édition spéciale du journal The Gazette a jeté de l’huile sur le feu. Elle invite les opposants à se rassembler, en soirée, à la place d’Armes. Ce point de rendez-vous ne peut être mieux nommé : les manifestants obéissent bel et bien à un mot d’ordre qui invite à les prendre. « Au combat ! », lancent des agitateurs.

La foule réunie là est invitée à foncer sur le parlement, situé en bordure du fleuve. Elle fracasse les vitres, défonce les portes, puis entre en hurlant. Les pupitres des députés sont brisés. Tout est saccagé. Ceux qui ne réussissent pas à fuir devant les assaillants sont violemment malmenés, pourchassés à travers les corridors, frappés. Sans ménagement.

Une fois entrés dans l’édifice, les émeutiers s’assurent que rien n’y soit épargné. À la torche, ils incendient la Chambre des représentants. Bientôt, tout brûle. La bibliothèque, en particulier, constitue une cible de choix. Il se trouve là plus de 25 000 livres, de même que des documents d’archives qui datent des origines de l’Amérique coloniale. Tout part en fumée. Il s’agit d’un des autodafés les plus terribles de l’histoire des Amériques, si on garde en mémoire la destruction, en 1561, des codex mayas devant l’église de pierres grises de Valladolid.

À Montréal, dans cette nuit tragique, une meute de complotistes conservateurs se rue vers le parlement pour renverser le régime en place. Ces tories en perte de pouvoir en veulent à ceux qui ont pris la décision d’indemniser les victimes de la dure répression militaire de 1837-1838. Le régime parlementaire et la démocratie, conçoivent-ils, se respectent dans la seule mesure où ils permettent d’exercer en douce une domination qui soit à leur avantage. Sinon, cette forme pacifiée de gouvernement ne mérite pas mieux que le malheureux à qui l’on passe la corde au cou.

Le raisonnement est à peu près le même, ces jours-ci, avec les agités du bocal manipulés par Donald Trump et ses acolytes. Si ceux-là, en s’emparant du Capitole, n’avaient pas été fascinés autant par leur propre image au point d’arrêter leur charge pour se pavaner et se filmer, que serait-il advenu de ce lieu ? Même en des temps révolutionnaires, les institutions du pouvoir ne semblent pas compter davantage que l’image qu’on projette de soi, dans une forme d’hystérie numérique généralisée dont cette tentative de coup d’État raté a donné toute la mesure.

En 1849, les incendiaires de Montréal regardent leur œuvre de destruction avec satisfaction. Lorsque les sapeurs-pompiers se présentent enfin, la foule ne se laisse pas écarter. Sans ménagement, les pompiers sont pris à partie. Leurs tuyaux de cuir, reliés aux pompes, sont coupés. Les hommes chargés de faire régner l’ordre regardent la scène sans bouger le petit doigt. Ils en tirent même une certaine satisfaction, à l’image de ce chef de police de Chicago qui n’a pas hésité à déclarer, devant l’action des émeutiers de Washington, qu’il comprenait tout à fait ces vandales et les respectait. Ce parallèle entre les tories canadiens et les républicains américains, qui ont tous deux provoqué puis regardé en spectateurs de tels événements, est saisissant.

En cette année 1849, il est à noter qu’au nom d’une conception désormais plus obtuse de ce qu’est une société, le suffrage féminin est formellement interdit. Seuls les hommes propriétaires pourront désormais voter. Ne pas faire voter les femmes et tous ceux qui ne jouissent pas du droit de propriété, c’est l’assurance de maintenir en vigueur un cadre conservateur. Aux États-Unis, on l’a bien compris : les votes qui dérangent sont tenus pour négligeables. Cela va parfois très loin, aussi loin qu’en 1849 peut-être. Ainsi, sur les ondes de la chaîne Fox News, la commentatrice Ann Coulter militait, dès 2007, pour le retrait du droit de vote des femmes, quitte à perdre le sien. Si on retirait le droit de vote aux femmes, expliquait-elle, les chances de voir un président démocrate de nouveau élu devenaient pratiquement nulles. Certains partisans de Trump ont alimenté cette perspective depuis des années, à travers différents médias, dont le Los Angeles Times et le USA Today, participant de la sorte à la création d’une névrose numérique comme notre époque en a le secret.

À la suite du saccage du parlement en 1849, alors que Montréal est dépouillé de son titre de capitale, le patriote irlandais Edmund Bailey O’Callaghan, ami de Louis-Joseph Papineau, un érudit comme lui, pensait, comme d’autres, que l’occasion était bonne pour que le Bas-Canada, plus ou moins le Québec d’aujourd’hui, tire définitivement sa révérence au Canada-Uni afin de se joindre aux États-Unis. La ville de Québec deviendrait alors, écrit O’Callaghan, « la magnifique capitale d’un magnifique État ».

Au moins, si le Québec avait été un État américain, nos petits trumpistes locaux n’auraient pas été en porte-à-faux avec le régime politique où ils vivent en se baladant avec des effigies d’un président de carnaval qui ne les représente que dans la mesure où il apparaît désormais comme le parfait étendard d’une grossièreté sans frontières.

31 commentaires
  • Dominique Boucher - Abonné 11 janvier 2021 01 h 52

    Meute de racistes anti-Canadiens-français,

    «À Montréal, dans cette nuit tragique, une meute de complotistes conservateurs se rue vers le parlement pour renverser le régime en place.»

    Vous voulez dire une meute de racistes anti-Canadiens-français, non?

    Quand même pas mal de la part du chroniqueur dʼécrire un papier sur une des pages les plus dégoûtantes de notre histoire sans mentionner ce petit détail...

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Jean-François Nadeau - Abonné 11 janvier 2021 07 h 30

      Monsieur Gélineau, les Patriotes de 1837-1838 et leurs sympathisants n’étaient pas constitués que de «Canadiens français», loin de là. L’ignorez-vous? De la même manière, les réactions consécutives au vote d’une loi réparatrice en 1849 ne concernaient pas qu’eux. Ceci dit, l’essentiel de la chronique se situe ailleurs. Mes salutations.

    • Françoise Labelle - Abonnée 11 janvier 2021 07 h 48

      Vous avez raison mais M.Nadeau insiste sur les similarités plutôt que les différences: la profanation, dont l'autodafé, l'attaque des pompiers, l'autosatisfaction des émeutiers. le ressac qui s'ensuivit. À part le cell et l'auto-dénonciation des idiots, une autre différence: les vrais conservateurs américains (The Bulwark, David Frum, Rick Reily et le Lincoln Project etc.) condamnent Pmurt depuis longtemps. C’est la révolution nihiliste de jeunes hommes sans but et dopés aux stéroïdes, la même clientèle qui fait la jihad ailleurs.

    • Pierre Rousseau - Abonné 11 janvier 2021 08 h 09

      Ce n'est pas si noir et blanc que vous le prétendez. En fait, la rébellion des patriotes comptait aussi des Anglais progressistes dont, entre autres des Irlandais catholiques. Le Canada était une colonie britannique sous occupation militaire et les patriotes voulaient sortir du carcan colonial et ils avaient aussi des partisans dans le Haut-Canada qui était alors à majorité anglophone alors que le Bas-Canada était composé d'une majorité francophone considérable.

      C'est un fait que les orangistes se sont rangés du côté du pouvoir colonial mais bien des anglophones comme Robert et Wolfred Nelson appuyaient le mouvement patriote. Il faut aussi rappeler que c'était dans la mouvance de l'indépendance des États-Unis qui s'étaient émancipés de la puissance coloniale britannique.

    • Dominique Boucher - Abonné 11 janvier 2021 08 h 50

      Bonjour, Monsieur Jean-François Nadeau

      «Les Patriotes de 1837-1838 et leurs sympathisants n’étaient pas constitués que de «Canadiens français», loin de là. L’ignorez-vous?»

      Les mesures d'indemnisation qui étaient proposées étaient pour les habitants du Bas-Canada (en vaste majorité des Canadiens-[Français]) dont les propriétés avaient été endommagées ou détruites en lors de la Rébellion du Bas-Canada de 1837-1838. On ne refait pas lʼhistoire, mais est-ce que ces émeutes — la RAGE de ces émeutiers! — se seraient produites si ça avait été de bons Britanniques quʼon avait voulu dédommager? Bien sûr, il y avait aussi des Irlandais parmi les Patriotes, mais on ne peu pas dire que les Britanniques étaient très tendres à leur endroit non plus... Et aussi quelques Anglais. Mais me semble quʼon ne peut passer sous silence lʼaspect quand même très Britanniques vs Canadiens-[Français] de ce conflit. Ou peut-être que cʼest trop évident et que ça nʼa pas besoin dʼêtre dit...

      «La presse anglophone de la capitale (The Gazette, Courier, Herald, Transcript, Witness, Punch) s'oppose majoritairement à la mesure. Il n'y a qu'un quotidien, le Pilot, qui appuie le gouvernement. Du côté de la presse francophone, on appuie unanimement la mesure.»

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • André Savard - Inscrit 11 janvier 2021 09 h 12

      Dominique Boucher a raison mais Nadeau suit la doxa décolonialiste. L'Amérique est coloniale et constitue un tout indivis. Ce sont des blancs et les turpitudes des blancs ne souffrent pas de distinctions. Il a déjà écrit que ce n'était que des "variations au thermomètre". Dans son histoire reformulée les clivages sont entre conservateurs et progressistes ou entre colons blancs et amérindiens. Inutile de dire que c'est du révisionnisme et une politique d'occultation de la part de monsieur Nadeau.

    • François Leduc - Abonné 11 janvier 2021 09 h 18

      M. Nadeau, la question est qui était ces émeutiers et leurs mobiles ?

      "Le conflit commence quand le gouvernement responsable du Canada-Uni, cabinet Lafontaine-Baldwin, présente un projet de loi sur l'indemnisation des personnes qui ont subi des pertes pendant la rébellion de 1837-1838 au Bas-Canada.

      Cette loi vise le dédommagement des habitants du Bas-Canada, qui avaient été, lors « des troubles de 1837-1838 », victimes de représailles de la part des soldats britanniques et des milices anglophones.

      En 1845 déjà, une semblable mesure avait été adoptée par le parlement, à l’initiative des tories (conservateurs au orangistes), pour indemniser les victimes de saccages au Haut-Canada. Mais en 1845, c’étaient des anglophones qui allaient être indemnisés et cette fois-ci, les victimes étaient des francophones, ce qui changea la situation et suscita de violents débats.

      D'ailleurs l'aspect religieux joua on rôle important dons l'affaire : Pour plusieurs anglophones protestants, il était indécent et immoral de puiser dans un fonds alimenté par des protestants pour payer des indemnités à des catholiques francophones.

      Le gouvernement dégage finalement la somme de 10 000 £ en annonçant que ce montant est suffisant.

      Cette décision soulève un tollé de protestations dons le Canada-Est et dans le Canada-Ouest. En effet, les francophones disent que I ‘octroi de cette petite somme est ridicule et pour les anglophones c'est l'indemnisation des ces rebelles papistes.

      Alors, au chef du Parti tory et député de Hamilton, Sir Allan McNab, de résumer les sentiments des conservateurs: "L'union (du Canada) a complètement manqué son but. Elle fut créée pour l'unique motif d'assujettir les Canadiens francais à la domination anglaise. Le contraire en est résulté. Ceux qui devaient être écrasés dominent ! Ceux en faveur de qui l'Union a été faite sont les serfs des autres ... il serait plus avantageux d'être gourverné par un peuple de même race .."

      Source https://histoire-du-quebec.ca/

    • François Leduc - Abonné 11 janvier 2021 09 h 45

      The Montreal Gazette fait plus que lancer une invitation à se rassembler à la Place d’armes :
      « Le journal The Montreal Gazette lance aussitôt un appel dans un tract incendiaire : « Le bill des pertes est la honte éternelle de la Grande-Bretagne. La rébellion est la loi du sol. Anglo-Saxons, vous devez vivre pour l’avenir, votre sang et votre race seront désormais votre loi suprême, si vous êtes vrais à vous-mêmes. Vous serez Anglais, dussiez-vous n’être plus Britanniques. Dans le langage de Guillaume IV, le Canada est perdu et livré. La foule doit s’assembler sur la place d’Armes ce soir à huit heures. Au combat, c’est le moment. »

      « … À l’aide de torches, on met le feu à l’édifice du parlement aux cris de « À bas le Parlement français (French Parliament »)

      « … au lendemain de la mise à feu du parlement, la foule se rassembla devant la maison du premier ministre Louis-Hyppolyte-Lafontaine et y mit le feu… » (à noter que celle de Baldwin fut épargnée !)

      Source https://histoire-du-quebec.ca/

      Maintenez-vous toujours, M. Nadeau, que le racisme anti-francophone ne fut pas le moteur de cette émeute ?

    • Louis-Gilles Francoeur - Abonné 11 janvier 2021 17 h 05

      On a trop oublié que l'incendiaire du Parlement du Canada, situé alors à Montréal, était un pompier du nom d'Alfred Perry. Ce dernier se vantera de sa responsabilité dans l'affaire 40 ans après le fait. La communauté anglophone de Montréal a décidé de saluer le fait d'armes de ce pyromane en nommant un pavillon de l'Hôpital Douglas, à Verdun, en son honneur pour s'être élevé contre la "french domination". L'appel aux armes du quotidien montréalais était, au sens le plus littéral du terme, l'expression d'une attitude raciste. N'ayons pas peur des mots. Quelqu'un peut-il me dire si The Gazette s'est jamais excusée pour cette ignominie trumpienne? Et ne conviendrait-il pas de changer le nom du pavillon de l'Hôpital Douglas qui perpétue la mémoire d'Alfred Perry?
      Louis-Gilles Francoeur

  • Yvon Montoya - Inscrit 11 janvier 2021 06 h 14

    L'idéologie cnservatrice national-identitaire de Droite/Extreme-Droite qui prend son ampleur en ce troisième millénaire est un danger pour les démocraties. Bon texte, merci.

    • Bernard Dupuis - Abonné 11 janvier 2021 11 h 22

      Je suppose que l’idéologie conservatrice dont vous vous souciez a un sens uniquement politique. Par ailleurs, c’est une question de fait qu’il n’y ait pratiquement pas de partis conservateurs au Québec. Tout ce qui est relié au parti conservateur nous vient d’Ottawa.

      J’espère que cette idéologie conservatrice dont vous parlez toujours n’a pas le sens culturaliste et historique dont le but est de conserver l’histoire, la culture et la langue. Cette dernière idéologie nous rend fiers de notre nationalisme québécois en lui donnant tout son sens. Car, à quoi sert le nationalisme s’il n’y a rien à conserver?

      Il faut conserver notre histoire autant que l’histoire des autres. C’est pour cela qu’il s’agit d’un « bon texte »…

      Bernard Dupuis, 11/01/2021

  • Tessa Goulet - Abonnée 11 janvier 2021 08 h 21

    Monsieur Nadeau, vous avez des lettres

    Pour mentionner "les agités du bocal", il faut que vous ayez lu Louis-Ferdinand Céline. Ce que j'aime dans vos chroniques, c'est votre érudition qui nourrit vos propos toujours bien documentés. Votre chronique du lundi dans les pages du Devoir est devenu pour moi un rituel dont je ne saurais me passer.

    • Loyola Leroux - Abonné 11 janvier 2021 16 h 56

      Ceux qui lisent monsieur Nadeau régulierement, savent qu'il va apprécier énormément d'etre associé a un grand écrivain comme LF Céline.

  • Jean-Guy Laurendeau - Inscrit 11 janvier 2021 08 h 22

    Excellente chronique

    Vous nous donnez une perspective historique que peu de gens connaissent . Merci, M.Nadeau.

    Jean-Guy Laurendeau

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 11 janvier 2021 12 h 12

      Tant et aussi longtemps que la CAQ ,le PLQ et PLC maintiendront les Québécois dans l'ignorance de leur Histoire nous subirons

      les affres et souffrances du colonianisme britannique.C'est bien beau d'apprendre les maths,les sciences ,l'anglais et le français si

      la plupart n'ont pas la curiosité de connaitre notre histoire et notre culture nous faisons fausse route et dépendrons des autres pour etre

      dirigés comme des moutons.....Misère..

    • Sylvain Deschênes - Abonné 12 janvier 2021 05 h 54

      Vous en apprendriez plus en lisant aussi le Journal de Montréal!
      https://www.journaldemontreal.com/2021/01/10/le-jour-ou-des-anglophones-ont-brule-le-parlement-a-montreal
      Lester «Le jour où des anglophones ont brûlé le parlement à Montréal»

      Nadeau fait plutôt dans le "damage control" colonial (ce ne sont que des conservateurs trumpistes, assure-t-il, comme si des marchands coloniaux étaient des hillbillies au fond d'un rang).

  • Simon Grenier - Inscrit 11 janvier 2021 08 h 24

    Ouf, la chute! Je ressens un petit plaisir malsain à la lire et la relire.