L’insurrection providentielle

L’ennui avec les insurrections et les coups d’État, c’est qu’on n’est jamais certain de les réussir. C’est surtout qu’en cas d’échec, on se retrouve dans une situation pire que celle qu’on voulait corriger. En la matière, les règles varient et l’improvisation domine mais, à travers l’histoire, les révolutionnaires semblent avoir suivi une règle d’or : avant de prendre la Bastille ou le Palais d’Hiver, il leur a semblé préférable d’imaginer une stratégie apte à conduire, en cas de succès, à la prise du pouvoir.

Les révolutionnaires français voulaient soumettre le roi aux décisions de leur assemblée, puis ont jugé plus pratique de lui couper la tête. Lénine savait qu’une fois écartés le tsar et le gouvernement, il donnerait « tout le pouvoir aux soviets », ces comités d’ouvriers et de soldats que son parti contrôlait déjà.

Quelle était la stratégie insurrectionnelle de Donald Trump et de ses partisans ? Le président l’a dit et l’a écrit, il souhaitait que son vice-président Mike Pence qui, par sa fonction, présidait le décompte des voix des grands électeurs, lui donne la victoire. On n’a jamais su comment. Sa fonction clairement balisée par une loi était purement cérémoniale. Devait-il faire semblant de ne pas savoir compter ? Retenir son souffle jusqu’à ce que les élus cèdent ? Faire la grève de la faim ?

Des sénateurs et des représentants républicains avaient au moins imaginé une démarche : contester les résultats venus d’une dizaine d’États clés et désigner une commission de révision pour examiner des allégations de fraude pourtant déjà rejetées par des juges, y compris républicains, y compris désignés par Trump. On comprenait que cela n’était qu’un baroud d’honneur, car cette stratégie n’aurait pu fonctionner qu’avec l’appui de la totalité des républicains additionnée d’une minorité de démocrates, ce qui était évidemment impensable.

Cela semble pourtant avoir été pensé. L’avocat présidentiel Rudy Giuliani, pas à une bévue près, a laissé sur la boîte vocale d’un élu qu’il croyait ami la clé du mystère. Il s’agissait, même après l’émeute et à la reprise des travaux, de prolonger ad nauseam les procédures de décompte des voix suffisamment longtemps pour convaincre les législateurs que l’élection présidentielle avait vraiment été frauduleuse. Convaincre donc la totalité des républicains et un certain nombre de démocrates ? Sérieusement ?

Mais à quoi pouvaient bien servir les manifestants galvanisés par Trump ? Quel était l’objectif concret de l’émeute et de l’occupation du Capitole ? Des témoins racontent que le président jubilait en voyant à la télévision ses troupes investir le temple de la démocratie de son pays, briser les portes du Sénat et de la Chambre des représentants. Oui, mais pour y faire quoi exactement ? Le simili-Viking torse nu qui a pris la place de la présidence d’assemblée ne semblait pas avoir reçu de mémo lui indiquant ce qu’il devait faire de son nouveau pouvoir.

Bref, nous sommes ici en présence de la plus incompétente des insurrections. J’estime pourtant que nous devons en être reconnaissants à Donald Trump et au dernier quarteron de ses partisans.

Oui, car avant la tentative ratée de putsch, Trump avait consolidé son pouvoir sur le parti républicain et s’apprêtait à museler ses rivaux plus modérés. Tout républicain soupçonné de vouloir collaborer avec Biden serait menacé de perdre son investiture au prochain scrutin, donc son emploi, et être remplacé par un candidat fidèle au chef. On pouvait donc s’attendre à une polarisation maximale de la vie politique américaine, culminant en 2024 par la renomination de Trump comme candidat à la présidence. Cette opposition cadenassée par Trump aurait resserré au maximum la marge de manœuvre politique de Joe Biden, même s’il détenait enfin une majorité d’une voix au Sénat (merci la Géorgie).

Mais grâce à son insondable bêtise, Trump vient de déjouer son propre plan et d’ouvrir le jeu. Il a poussé Mike Pence à lui tenir tête pour la première fois en quatre ans et en a fait un rival pour la nomination en 2024. Il a forcé le puissant leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, à lui tourner le dos. Il a même perdu le soutien du sénateur Lindsey Graham. « Assez, c’est assez », a-t-il tranché, après quatre ans d’obséquiosité pourtant extrême.

Cette insurrection ratée provoque donc un divorce au sein du parti républicain. Donald Trump détient une ascendance certaine sur la moitié des électeurs du parti — 45 % d’entre eux sont assez radicalisés pour affirmer aux sondeurs qu’ils appuient l’action des émeutiers du Capitole. Trump a aussi amassé depuis l’élection une cagnotte de 200 millions de $US qui lui permettra de monter une campagne permanente d’opposition.

Mais le schisme post-émeute va ouvrir une lutte fratricide intense au sein du parti qui se soldera probablement à l’élection de 2024 par la présence de deux candidats présidentiels conservateurs, Trump n’ayant jamais caché son intention de créer son propre parti s’il ne pouvait contrôler le parti républicain.

Cette guerre civile dans la droite américaine est un don du ciel pour Joe Biden et tous les progressistes et écologistes de la planète. Partiellement libérés de la férule trumpienne, un certain nombre de représentants et sénateurs républicains — et de gouverneurs d’États — seront plus enclins à collaborer avec le nouveau président. La division du vote de la droite, ensuite, pourrait assurer le maintien ou la progression des majorités démocrates à la Chambre et au Sénat.

On ne peut en minimiser l’importance, à la fois pour l’adoption de mesures environnementales plus fortes, pour la taxation des GAFAM, la lutte contre les paradis fiscaux et les inégalités.

Politiquement, ce n’est donc pas le Capitole qui a été saccagé cette semaine. C’est la maison Trump.

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