Faillir à la tâche

La décision du gouvernement Trudeau d’offrir dès cette semaine le vaccin contre la COVID-19 à environ 600 prisonniers vulnérables détenus dans les établissements carcéraux fédéraux a fait sursauter le chef conservateur, Erin O’Toole. « Aucun criminel ne devrait être vacciné avant un travailleur de la santé de première ligne ou un Canadien vulnérable, a-t-il martelé dans un gazouillis. Aucun. » Le député Pierre Paul-Hus a même avancé que le meurtrierPaul Bernardo pouvait être vacciné avant « la tante Hélène ».Le titre d’une chronique du Toronto Sun allait dans le même sens : « Les assassins avant grand-mère ». Le premier ministre conservateur de l’Ontario, Doug Ford, a sommé le gouvernement Trudeau de corriger cette « erreur », disant que « nos criminels les plus dangereux » ne devraient pas être vaccinés avant l’ensemble des résidents des centres de soins de longue durée.

Le ministre libéral de la Sécurité publique, Bill Blair, qui a autorisé cette campagne de vaccination des détenus « âgés et médicalement vulnérables », a dit avoir basé sa décision sur les recommandations du Comité consultatif national sur l’immunisation (CCNI). Il a accusé M. O’Toole et M. Ford d’avoir employé « le langage du ressentiment et de la peur » en le critiquant, ajoutant que la vaccination de ces prisonniers vise à éviter leur hospitalisation à un moment où le réseau de la santé atteint ses limites de capacité.

Dans un document publié en novembre, le CCNI a recommandé que le personnel et les détenus dans les établissements pénitentiaires soient vaccinés contre la COVID-19 dans le deuxième stade des campagnes de vaccination — après les résidents et le personnel des milieux de vie des personnes âgées, les personnes ayant 70 ans et plus, les travailleurs de la santé et les adultes vivant dans les communautés autochtones. Or, la décision d’Ottawa de réserver « dans une première phase » 1200 doses du vaccin de la compagnie Moderna — assez pour vacciner 600 personnes — pour les détenus les plus vulnérables n’est pas strictement conforme aux recommandations du CCNI. La plupart des provinces, dont le Québec, ne prévoient pas de terminer la vaccination de toutes les personnes énumérées dans le premier stade avant plusieurs semaines encore.

Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de la bonne décision de la part de M. Blair. Mis à part les questions éthiques — et je ne partage aucunement le point de vue de certains conservateurs selon lequel les détenus les plus vulnérables ne méritent pas d’être vaccinés avant un citoyen dans la même catégorie qui respecte la loi —, la décision de M. Blair permettrait aux hôpitaux du pays d’éviter d’être davantage engorgés. La distanciation est quasi impossible dans la plupart des établissements pénitentiaires. L’état de santé de la population carcérale ayant plus de 50 ans est en général mauvais. Si un détenu vulnérable contracte la COVID-19, il aboutira selon toute probabilité dans une unité de soins intensifs.

Ce débat n’aurait toutefois pas lieu si ce n’était pas que les provinces disent faire face à une pénurie de vaccins. Elles somment toutes Ottawa d’accélérer la cadence des livraisons, même si elles semblent peiner à se servir des doses déjà distribuées. Les Canadiens commencent à s’impatienter sérieusement devant la lenteur des vaccinations, alors que le premier ministre Justin Trudeau se dit « frustré » de voir des vaccins dormir dans les congélateurs. Or, son commentaire a piqué au vif plusieurs premiers ministres provinciaux. Selon François Legault, le Québec serait capable de vacciner 250 000 personnes par semaine. Mais sans les garanties d’Ottawa de recevoir les quantités de vaccins suffisantes, les campagnes de vaccination ne peuvent pas atteindre le rythme nécessaire. Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que la décision de vacciner de façon prioritaire certains détenus puisse choquer certains Canadiens.

La ministre des Services publics et de l’Approvisionnement, Anita Anand, se trouve sur la sellette. Bien que le Canada ait été l’un des premiers pays à recevoir des doses des vaccins de Pfizer-BioNTech et de Moderna au mois de décembre, les livraisons additionnelles semblent tarder et la ministre n’est pas en mesure de dire avec certitude si les deux compagnies pourront respecter leurs engagements de livrer les 60 millions de doses que le Canada a commandées auprès d’eux d’ici le mois de septembre. L’approbation prévue bientôt du vaccin d’Oxford-AstraZeneca par Santé Canada améliorera beaucoup la situation. Mais Ottawa aura surtout besoin de faire pression sur tous les fournisseurs afin d’accélérer leurs livraisons.

Les Canadiens regardent ce qui se passe en Israël, au Royaume-Uni, ou même aux États-Unis, et se désolent. Avec une population comparable à celle du Québec, Israël prévoit d’avoir vacciné tous ses citoyens de plus de 16 ans qui le souhaitent avant la fin du mois de mars. Le manque de transparence concernant les contrats d’approvisionnement signés par le gouvernement Trudeau avec les manufacturiers de vaccins empêche les Canadiens de savoir si Ottawa a bien négocié. Mais si, au cours des prochaines semaines, le Canada continue de traîner les pieds comparativement au Royaume-Uni et aux États-Unis en raison d’un manque de doses, M. Trudeau aura des comptes à rendre. Celui qui dit depuis le début de la pandémie faire de la santé des Canadiens sa priorité absolue aura failli à la tâche.

10 commentaires
  • Aldeo Bernard - Inscrit 9 janvier 2021 04 h 32

    On a maintenant la preuve que les détenus sont mienx traités que nos personnes âgées.

  • Simon Grenier - Abonné 9 janvier 2021 07 h 20

    Au Québec et en Canada, on prive les criminels de leur liberté: pas de leur santé, ni de leur vie. En ce qui concerne la COVID-19, les gens emprisonnés sont effectivement aussi vulnérables que les aînés en CHSLD, sinon plus.

    Je trouve doublement ironique - et amusant - que le chef du Parti conservateur souhaite à la fois se substituer à "la Loi" (majuscule) ET jouer à Dieu en décidant lui-même qui a droit de vie ou de mort. Tout ce que je comprends, c'est que le gouvernement a mis sur pied une bonne initiative et cette opposition est incapable de se trouver un autre os à gruger que des balivernes saugrenues. C'est mal parti pour les éventuelles élections, que l'on dit imminentes.

    • Miguel Mathieu-Fernandez - Abonné 10 janvier 2021 21 h 51

      Erin O'Toole ne se substitue pas à Dieu, seulement il continue dans l'avenue logique ouverte par les avertissements répétés depuis mars 2020 : « viendra l'heure où il faudra faire des choix ». À en croire l'élite politique, l'heure du choix approche. C'est dans ce scénario - et seulement dans ce scénario - qu'il est révoltant qu'un détenu ait accès au vaccin avant, par exemple, un travailleur essentiel.

      Quand le choix est à faire entre deux citoyens en état critique, qui risquent tous deux d'engorger le système de santé, la cohérence morale veut que l'on fasse passer celui qui n'a pas assassiné ses enfants avant.

      Dans le meilleur des mondes où il y a assez de vacccin pour tous et/ou le système de santé a les infrastructures et le personnel nécessaire pour subvenir aux soins généraux, personne ne s'oppose à la vaccination des détenus.

  • Pierre Rousseau - Abonné 9 janvier 2021 08 h 26

    Pensionnaires de la reine à risque !

    Il ne fait pas l'ombre d'un doute que les détenus des prisons canadiennes (fédérales, provinciales et territoriales) sont confinés 24h sur 24, 7 jours / semaine dans une promiscuité qui n'existe pas hors de ces établissements. C'est le système judiciaire qui décide qui seront les pensionnaires de la reine et on fait souvent usage de l'emprisonnement alors que d'autres mesures pourraient être plus efficaces pour réduire les risques de récidives. Donc, c'est le gouvernement qui doit maintenant s'assurer de la santé des détenus qui sont sous sa garde et il doit agir avec diligence raisonnable, sinon sa responsabilité sera en jeu.

    Mais il y a un autre aspect à cette campagne de vaccination qui irrite, c'est celui où les snowbirds qui sont en Floride dans leurs condos sont déjà en train d'être vaccinés même s'ils ne sont pas citoyens américains. Les aînés autonomes qui restent ici (qui ne sont pas détenus) ne seront pas vaccinés avant la fin de l'été si on s'en tient au rythme actuel. Encore un autre exemple où le gouvernement libéral de Trundeau a failli à la tâche.

    • Simon Grenier - Abonné 10 janvier 2021 15 h 11

      Trudeau n'est pas responsable de la désintégration complète des capacités du Canada en innovation pharmacologique, quand même. Ça c'est passé sur au moins deux décennies.

      Le Canada est tout de même LE pays qui aura, à terme, le plus de doses de vaccin par citoyen. Le compromis est, au minimum, excellent.

  • Réal Bouchard - Abonné 9 janvier 2021 08 h 27

    Israël

    Dans le cas d'Israël, j'ai entendu que ce pays avait une entente spéciale avec la pharma afin d'en faire un pays étalon pour évaluer la vaccination. Aussi, Israël aurait payé plus cher chaque dose (+40%) et donnerait accès à certaines données de santé de sa polupation pour bénéficier de cette voie rapide.

    • Marc Drouin - Abonné 9 janvier 2021 19 h 42

      Vous avez "entendu" mais point de preuves. Votre commentaire ne vaut rien.

  • Jean Hamelin - Abonné 9 janvier 2021 09 h 06

    Israël

    Ne fait pas mieux que les autres elle à seulement à sa disposition plus de doses du vaccin que le Canada qui en reçoit au compte goutte trudeau met la faute sur les provinces mais c' est lui qui contrôle les aéroports l' entré du virus et son ministre marc Garneau qui ne semble contrôler rien du tout dans son cas on devrait dire où est Charlie,trudeau est pressé que le vaccin arrive son élection est en danger alors il se débat comme diable dans l' eau bénite ,car les bénéficiaires de PCU vont devoir faire face à la réalité de trudeau profiter aujourd'hui payer demain ,les Milliers de morts pour ne pas avoir fermé les aéroports parce que sa femme était en Angleterre pour travailler pour WE et de peur de passer pour un raciste en fermant les aéroports donc ???