Oui à Homère, oui à Césaire

En Angleterre, l’acteur britannique Rowan Atkinson (impayable Mr. Bean), dans une interview accordée cette semaine au Radio Times Magazine, n’y est pas allé de main morte. Il comparait la culture de bannissement « à l’équivalent numérique de la foule médiévale errant dans les rues à la recherche de quelqu’un à brûler ». Et la chasse aux sorcières par lui évoquée donnait froid dans le dos.

Concurrençant les effets catastrophiques de la pandémie sur l’arène culturelle, un autre sujet cuisant de 2020 (démarré en amont) rebondit sur l’année nouvelle sans prévoir de s’arrêter de sitôt. Les enjeux d’appropriation culturelle et de bannissement demeureront d’une brûlante actualité au cours des mois à venir.

Dernièrement, une enseignante de l’Université du Massachusetts s’est déclarée très fière d’avoir proscrit l’Odyssée d’Homère du programme scolaire, le héros Ulysse ayant convoité la très jeune Nausicaa sur son île. Culture du viol, machisme éhonté lui valaient le sceau de l’infamie. Reste que la géniale épopée grecque écrite au VIIIe siècle avant Jésus-Christ est considérée, avec l’Iliade, comme le fondement la littérature occidentale…

Non, les peuples de l’Antiquité ne faisaient pas toujours dans la dentelle et les bonnes mœurs, mais l’histoire et les œuvres universelles permettent d’expliquer aussi aux élèves les cultures d’un passé en dissonance avec les valeurs du jour.

Cette évacuation de l’Odyssée s’inscrit dans le mouvement #DisruptTexts, qui propose d’envoyer valser certains classiques au profit d’auteurs méconnus issus de la diversité. Démarré aux États-Unis, il a traversé l’Atlantique. En France, des voix des grands journaux partent en croisade pour la liberté d’expression. Houleux sont les débats en cours.

Ces questions nous sont familières au Québec. Les tentatives de mise au rencart d’un épisode La petite vie, de l’essai de Vallières Nègres blancs d’Amérique et d’autres œuvres jugées suspectes ont soulevé des flots de protestation. Des militants contre la domination d’une race et d’une caste ne s’en indignaient pas moins de leur côté.

Zone de turbulences

Non à la censure des classiques, sommes-nous nombreux à crier en chœur. Déjà en amnésie du passé culturel en notre XXIe siècle, faudrait-il éliminer de concert les grands créateurs du passé, mâles il est vrai, blancs plus souvent qu’à leur tour, mais aux œuvres capitales éclairant l’histoire du monde ? Ce qui n’empêcherait nullement de réhabiliter par ailleurs des auteurs négligés par l’histoire, faute d’avoir appartenu aux clans des dominants occidentaux, voués aux oubliettes des siècles. Redécouvrons-les, sans effacer pour autant les chefs-d’œuvre d’Homère, de Shakespeare ou de Racine, témoins géniaux de leurs temps, clame-t-on. Mais ça brasse et les pinceaux s’emmêlent. Comment résoudre la quadrature du cercle parmi tant de confusion ?

Nous voici entrés en zone de turbulences. Des revendications de communautés opprimées débouchent sur des appels à la censure. À l’autre bout du spectre, un certain conservatisme rend sourd aux cris des laissés-pour-compte. Les excès des mouvements sociaux identitaires, si irritants, font oublier à plusieurs la légitimité des combats. Surtout en pareil climat de polarisation.

Quand même, un message a franchi la rampe : les minorités ne sont pas assez visibles dans l’espace culturel. Du coup, toutes les revues de l’année, Bye Bye et compagnie, leur ont laissé une place, témoignant souvent des affronts qu’elles encaissent. La situation évolue mine de rien en nos terres.

Mercredi soir, à Télé-Québec, le documentaire de la journaliste Nathalie Petrowski Touche pas à ma culture ? revenait sur les enjeux de l’appropriation et le bannissement des œuvres, de l’affaire Lepage à aujourd’hui. Se positionnant contre le danger d’enfermer chacun dans son propre carré de sable, l’intervieweuse partageait avec plusieurs artistes un profond malaise face à la montée des interdits. Des voix des minorités revendiquaient toutefois en seconde partie le droit d’écrire leurs histoires, en appelant les dominants à céder du pouvoir.

Bombardée par les avis multiples sur un sujet sensible autant qu’enflammé, il m’a semblé qu’on avait du moins, comme l’exprimait le metteur en scène Serge Denoncourt, le devoir de rester à l’écoute des voix de la différence. Et si on pouvait refuser de sabrer nos héritages, tout en travaillant de concert avec les communautés dont on cherche à traduire les réalités… Rêve naïf ?

En tout cas, le délicieux tandem formé par Joséphine Bacon et la chanteuse Chloé Sainte-Marie, interprète de ses textes en innu, paraissait un appel d’air à la fin du documentaire. « Je me suis approprié Chloé », disait la poétesse. Et sa voix de sagesse laissait augurer qu’une fois retombée la poussière des affrontements, on devrait finir par apprendre à se parler…

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