Emma

Amateur d’histoire, boulimique d’archives, fin lecteur, le scénariste Gilles Desjardins, auteur de la télésérie Les pays d’en haut, n’en revenait pas. Comment expliquer, demandait-il à tout vent, qu’on passe sous silence, chez nous, la vie d’Emma Gendron ?

Emma Bovary, je vois. Mais j’avoue que celle-là, je ne la connaissais pas.

Son nom déjà ? Emma. Emma Gendron. Retenez ce nom. Il a été oublié.

Les fins finauds diront qu’il existe, ici et là, quelques mentions à son sujet. La vérité est que pratiquement personne ne la connaît, hormis dans des cercles étroits, quasi confidentiels. Cette vie est privée de toute renommée collective qui serait à sa juste mesure.

Touche-à-tout, cette femme est la première à avoir scénarisé puis produit, en compagnie de son amant, de longs métrages pour le cinéma au Québec. Elle avait fait au préalable ses armes dans le journalisme. Elle apparaît, telle une véritable machine à écrire, derrière quantité de textes publiés en série par des magazines de son temps, au sortir de la Première Guerre mondiale. Entre autres écrits, elle livre au public des romans populaires.

Elle se retrouvera, au début des années 1920, du côté du cinéma, après avoir fréquenté l’univers du théâtre. Est-ce pour étudier le cinéma auprès des studios Paramount, comme on l’écrira, qu’elle va séjourner un temps à New York ?

En 1922, en pionnière, elle écrit un scénario pour le cinéma consacré à l’histoire d’une femme, Madeleine de Verchères, selon une perspective héroïco-nationaliste bien entichée de la Nouvelle-France, une perspective propre à son milieu autant qu’à son époque. Le film est tourné à Kanesatake, chez les Agniers, comme on appelle alors les Mohawks. Il sera projeté au théâtre St-Denis. L’intérieur de ce théâtre, loin d’être celui d’aujourd’hui, il faut vous l’imaginer richement décoré, semblable à celui de L’Impérial, situé rue De Bleury. Ce film sera sans doute projeté ailleurs, mais on n’en sait trop rien. Pas la moindre copie du film n’a été conservée. Pas plus que le scénario.

Un an plus tard, Emma Gendron ficelle le scénario d’une intrigue moralisante : La drogue fatale. Dans ce film, elle montre la police de Montréal aux prises avec une bande de trafiquants de drogue, dans une lutte sans merci. Oui, il existe un trafic de drogue au début du XXe siècle. Rien de nouveau.

L’année suivante, elle se lance dans la production d’un film consacré cette fois aux révolutions de 1837-1838. Ce projet de film, baptisé Les fils de la liberté, ne verra jamais le jour, faute d’un financement suffisant.

En 1935, aux élections fédérales, Emma Gendron est la seule femme candidate au Québec. Elle se présente, dans le comté de Saint-Jacques, appuyée par Irène Joly. Cette dernière, tout comme elle, lutte pour l’obtention du droit de vote pour les femmes. Son programme ? Il faudrait faire des recherches. Mais elle parle, en tout cas, de la nécessité du miel, du vin, du cidre et des textiles pour assurer le bonheur commun ! Un programme poétique ? Ce ne peut pas être complètement mauvais, en tout cas, avec des ingrédients pareils !

À Montréal, elle fondera et dirigera des magazines. Et elle se plongera dans l’univers ésotérique d’une société quasi secrète, les Rose-Croix. Elle va, par la suite, diriger le périodique des écoles rurales du Québec. Et elle continuera de publier, ici et là.

Dans ce demi-pays, hier comme aujourd’hui, on jette volontiers par-dessus bord toute trace de vie collective, pourvu que soit préservée, contre vents et marées, la liberté de se faire dorer au soleil de Punta Cana ou, au contraire, de montrer du doigt ceux qui y sont allés. En s’auréolant de sa belle ou de sa moins belle vertu, personne ne semble tellement désireux de s’envisager autrement que dans son individualité triomphante, dans un horizon limité au présent.

Comment fait-on pour ignorer, depuis si longtemps, sinon à cause d’une mentalité de colons, qu’il existe quelque chose qu’on appelle une société ? Pandémie ou pas, s’il y a une chose qui n’a pas tellement changé, c’est bien cette mentalité-là.

Dans le monde anglo-saxon, observe Gilles Desjardins, on a eu tôt fait de consacrer à Emma Gendron une longue notice biographique, du moins dans les pages immatérielles de l’encyclopédie collective Wikipedia. En français toutefois, rien de rien. Pas même une toute petite ligne. Cette situation, un peu gênante, il est vrai, n’a été corrigée que la semaine dernière par de valeureux volontaires.

Emma Gendron n’en demeure pas moins oubliée et ignorée, au milieu d’une contrée dont la devise oscille, d’une mare à l’autre, entre différentes modalités d’autosatisfactions qui conduisent à s’oublier comme collectivité.

En 2015, Sara-Juliette Hins a soutenu, à l’université Laval, une thèse consacrée à Emma Gendron. Je l’ai appelée. Nous avons discuté. Elle était mal à l’aise. Elle a mené sa thèse en même temps qu’elle obtenait un premier emploi et qu’elle s’occupait de son enfant, déplorait-elle. Le résultat, à son sens, n’était pas tout à fait satisfaisant. La lecture de sa thèse m’a, tout au contraire, rappelé à quel point nous avons grand besoin de miser sur des cerveaux, de structurer cette société en lui donnant autre chose à espérer que le pouvoir idiot de se bronzer sur le sable et de s’enivrer à coups de shooters.

Les réalisations d’une femme comme Emma Gendron ont une signification qui dépasse de beaucoup sa seule personne. Et son oubli, loin d’être unique, est plutôt révélateur d’un curieux rapport à nous-mêmes où nous semblons toujours plus disposés à nous évader du réel qu’à tenter de le forger par un effort concerté.

41 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 4 janvier 2021 01 h 24

    De la morale à la censure

    "Emma Gendron, dites-vous? Connais pas."

    Évidemment, si madame faisait des choses de sa propre initiative, en compagnie de son amant qui plus est, au début des années 1920, c'était bien assez, on peut le croire sans trop craindre de se tromper, pour que l'Église majuscule des années 1930, 40 et 50 fasse des pieds et des mains auprès des autorités en place pour complètement l'effacer de notre mémoire collective.

    "Censure, ce n'est pas mon index que je te montre!"

  • Guy O'Bomsawin - Abonné 4 janvier 2021 05 h 29

    Désolant

    À voir la trivialité dans laquelle on se vautre, le dédain qu'on a de tout ce qui touche à la pensée, à la connaissance et à la culture autre que « spectaculaire », la phénoménale proportion d'illettrés majoritairement entraînés par les courants les plus médiocres et les comportements les plus fossoyeurs, inconscients qui plus est de ce que signifie le fait d'avoir son pays et de connaître le sens du mot destinée, il n'y a rien de surprenant à ce que les Québécois soient encore infiniment plus près de l'univers sans horizons de leurs ancêtres, que de celui d'une avant-garde avertie et tenue pour de haut niveau à l'échelle de la planète. Il est désolant qu'une si forte proportion du peuple québécois soit bêtement passé d'une pseudo-vie spirituelle mais combien créative, à l'enfer de la vacuité. Serait-il vain de croire qu'un jour on comblera le fossé qui jadis séparait nos coureurs des bois des bâtisseurs de cathédrales ?

    • Hélène Paulette - Abonnée 4 janvier 2021 10 h 31

      Depuis que la Culture est devenue une industrie, jugée à l'aune de ses revenus faisant vivre grassement des "promoteurs", nous vivons dans le vide événementiel et le succès instantané, à l'image de nos voisins du sud, incapables d'une réflexion en dehors de la frénésie des réseaux sociaux...

    • Jacques Légaré - Abonné 4 janvier 2021 11 h 21

      «Les bâtisseurs de cathédrales» ? Quand la main talentueuse est au service de l'esprit indigent.

      Ces bâtisseurs ont construit en pierres la prison de leur esprit en hosties...

      Notre libération actuelle, qui a déjà 60 ans, a été un vaste champ de démolition de la Foi (oppressive et disciplinée) pour la remplacer par une liberté hédoniste salutaire (sans cohérence : à la va comme je te pousse).

      La sécularistion, si nécessaire, doit être accompagnée d'une Raison ordonnatrice, portée par une liberté heureuse et réfléchie. Il est faux de dire que nous en sommes loin. Tant de gens vivent bien et avec toute leur tête, obéissant aux lois.

      Mais disons que le meilleur n'est pas encore atteint faute d'une cohérence non encore trouvée.

      La preuve en est au sommet : nos Chartes si importantes mériteraient une rénovation. Par exemple, les droits touchant la liberté.

      La «liberté de religion» est une expression mal pensée : la liberté est une capacité; la religion (tout comme son contraire l’athéisme) n’est qu’une opinion. Or la personne a des droits, l’opinion n’en a aucune. Seule l’expression (qui relève de la personne) peut être un droit. Pas son contenu. Plus qu’une subtilité, voilà une nécessité sémantique pour corriger un abus, une «liberté de religion» surfaite et gonflée qui exige une supériorité sur les autres droits, dont elle ne mérite même pas l’égalité de traitement.

      La «liberté d’expression» remplacerait avantageusement par ses 8 volets (médiatique, académique, commerciale, journalistique, scientifique, artistique, académique, et enfin métaphysique avec ses deux sous-volets : croyance ou incroyance).

      Les débats publics, de tout un chacun, auraient intérêt à se doter d'une rigueur exemplaire. On la trouve chez Aristote...

      Qui n'en n'a pas le goût n'en n'aura pas la qualité.

  • Claude Bariteau - Abonné 4 janvier 2021 06 h 51

    Merci à M. Desjardins, à Mme Hins, aux valeureux volontaires et à vous de nous révéler Mme Emma Gendron et son œuvre.

    Vous nous faites un immense cadeau en ce 4 janvier, à la hauteur des multiples productions de cette femme engagée qui s’est investie à faire connaître des pans majeurs d’une mémoire déconstruite et à éveiller à sa connaissance.

    Ces silences ne sont pas affaire d’individus indifférents qui préfèrent s’évader de mille et une façon ou d’une société qui s’oublie comme vous le dites dans ce « demi-pays, hier comme aujourd’hui ».

    Pourquoi cette société s’oublie-t-elle de la sorte si ne c’est que par le contrôle des produits diffusés par les organismes qui contrôlent cette diffusion et sélectionnent les produits qui le seront dans le but de faire oublier l’essentiel, cet essentiel dont Mme Gendron a fait le centre de ses productions.

    Cet essentiel qui l’animait a animé et anime toujours plusieurs personnes vivant au Québec qui, comme hier, doivent multiplier leurs efforts pour percer le mur du silence érigé par les détenteurs du pouvoir de diffusion. Ces détenteurs élaguent tout contenu qui pourrait ébrécher l’essentiel qu’ils entendent faire valoir, contrant alors la formation d’une conscience qui le percerait.

    L'oubli de Mme Gendron trouve là une bonne partie de son explication.

    • François Poitras - Abonné 4 janvier 2021 08 h 44

      « Le pouvoir idiot de se bronzer sur le sable ? » Merci M. Bariteau de recentrer le questionnement de l’oubli collectif sur des causes efficientes. Les curetons-donneurs-de-leçons ne cessent de maudire Jos-Petit-Peuple en exutoire méprisant

  • Hélène Lecours - Abonnée 4 janvier 2021 07 h 37

    Et Séraphin alors?

    Pourquoi mastiquons nous ce personnage jusqu'à écoeurement? Comme s'il résumait notre histoire nationale à lui seul. Entretenant ainsi une image forte de nous-mêmes en tant que nous? Même le Survenant, personnage fort s'il en est, a disparu. Nous n'aimons pas cet aspect, pourtant sympathique, de nous-mêmes. Quant à madame Emma, que bien entendu personne ne connait dans le grand public dont je suis, elle avait le plus grand des torts à l'époque, être une femme. Les femmes disparaissent bien plus vite que les hommes dans les esprits, mis à part les mères...Et encore! Probablement parce qu'elles ne tuent pas, en général.

    • Gilles Théberge - Abonné 4 janvier 2021 10 h 45

      C'est sans compter que Séraphin Poudrier n'est qu'un personnage de fiction sorti de la tête de Claude Henri Grignon, alors que un nombre considérable de " Remarquables Oubliés " sont injustement oubliés.

      On aura un aperçu de cet oubli, en regardant sur You Tube la série d'entrevue de Serge Bouchard. Oui, c'est à voir.

    • Fréchette Gilles - Abonné 4 janvier 2021 14 h 12

      Les écrivains québécois les plus connus ici et à l'étranger sont des femmes. Et combien d'écrivains hommes, contemporains de Mme Gendron, pouvez-vous me nommer ?
      Ici, on oublie tout, écrivains, intellectuels et scientifique.

  • Louise Collette - Abonnée 4 janvier 2021 08 h 08

    Merci

    Merci de nous faire connaître cette femme exceptionnelle si l'on tient compte de l'époque. C'était un peu comme ramer à contre courant.
    Je sens que je vais passer une bonne journée.