Ça arrive rien qu’une fois par année

Bizarre de parler des traditions du jour de l’An, ainsi confinés ! Reste qu’autrefois, cette première journée de l’an neuf était moins la fête d’amis de notre époque qu’une occasion de visiter la famille élargie, oncles et tantes, cousins et cousines et toute la trâlée. Cette fois, à part le Bye bye, qu’on prédit plus populaire que jamais, et les bulles dans la bulle, ça ne festoiera guère d’une chaumière à l’autre. Pas davantage à pleines rues vides et aux restos fermés. Que nous réservera la prochaine cuvée ? Pour l’heure, un lot d’appréhensions. On se la souhaite bonne et heureuse, une petite réserve dans le gorgoton !

À la radio, les chansons de folklore ressortent malgré tout de la boîte à bois, réveillant la bacaisse qui y dormait comme une bûche depuis un an. Hélas ! l’intérêt pour nos racines ne dure que le temps des roses givrées. « Ça arrive rien qu’une fois par année », comme chantait l’autre.

Sans doute parce que j’ai étudié en arts et traditions populaires à l’Université Laval, cet univers-là, tissé par des générations successives, n’a jamais cessé de me passionner. On y apprenait à quel point le jour de l’An, dans les campagnes, était l’occasion de ripailles avec des mets plus gras que gras destinés aux immenses tablées. Mieux valait faire provision de calories et de bonheur avant de plonger dans le gros de l’hiver tout noir, tout barbouillé.

Sur le terrain, les anciens m’évoquaient les veillées d’hier, déjà envolées. Car depuis l’avènement de la télévision, bien des coutumes s’effilochaient. On ne reprochera pas aux technologies diverses d’avoir ouvert au monde les sociétés fermées. Mais entrevoir le temps passé par témoignage interposé m’aura aidée à comprendre d’où venait mon peuple. La culture québécoise est issue de la tradition orale. L’urbaine que j’étais découvrait, enregistreuse en main, ce que les aînés des bois et des champs avaient à raconter. C’était d’une richesse folle. À s’en pâmer.

Issus de la nuit des temps

Dans le fond du rang Sainte-Marie, aux Éboulements, je revois l’image de Pierre Pilote, conteur émérite que les ethnologues s’arrachaient depuis belle lurette. Il m’avait raconté avec force détails féroces les supplices des méchantes sœurs, une version de Cendrillon issue, semblait-il, de la nuit des temps, bien antérieure à celle recueillie en France par Charles Perrault. Sa mémoire prodigieuse avait enregistré des contes très longs, transmis par des lignées de passeurs analphabètes, remontant, intacts, à la France médiévale. Comme par magie.

Partout sur le territoire du Québec, la moisson de chansons récoltées ravissait. Dans les fermes, près des anciens camps de draveurs ou ailleurs… par-derrière chez mon père, tant de rossignols, oiseaux absents en Amérique, s’y faisaient les messagers des amours humaines. Tant de rois, de princes, de barons, de chevaliers cherchaient encore outre-Atlantique à séduire les bergères et les passantes, qui échappaient à leurs étreintes.

La Nouvelle-France avait été cédée à l’Angleterre avant la Révolution française, alors l’univers monarchiste fleurissait chez nous à pleins couplets. Le génie du peuple se l’appropriait en y ajoutant parfois des refrains de son cru, abordant la rude existence sur les rives du Saint-Laurent. Ceux-ci évoquaient çà et là le quotidien des bûcherons, des habitants et des draveurs, les Autochtones rencontrés, les curés trop puissants, les lutins et les fées des croyances celtiques.

La vieille France ressuscitait. J’en consultais la carte de complaintes en chansons à boire : entre Paris, Rouen, Pontoise, La Rochelle, Bordeaux, Orléans, Saint-Denis, d’un moulin, d’un bocage, d’une rivière à l’autre. Et parfois, des soldats du Moyen Âge revenaient de guerre pour trouver leur femme remariée ou exploitée. Des deuils, des malheurs d’ailleurs et de jadis gardaient leur actualité dans la bouche d’une chanteuse de La Malbaie ou de Ferme-Neuve qui faisait vibrer à mon oreille ces destins de tragédie.

Les légendes recueillies me parlaient du diable beau danseur qui séduit les jeunes filles, de la Dame blanche morte d’amour dans les eaux de la chute Montmorency. Une telle poésie émanait de ce répertoire de tradition orale. Comment ne pas se l’approprier ? Conservant à mon tour plusieurs de ces chansons et récits en mémoire, l’impression d’être une voyageuse du temps, capable d’ouvrir à tout moment le couvercle d’une époque ou de l’autre pour m’y plonger, ne m’a plus quittée.

Bien des interprètes, de La Bottine souriante aux Charbonniers de l’enfer, offrent encore les chansons traditionnelles au public. Le jour de l’An, on les entend resurgir sur un violon de nostalgie. Sans les connaître vraiment, pour la plupart d’entre nous. Elles qui devraient être enseignées à l’école, pour la mémoire, pour la beauté, pour la lignée.

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