Pandémie d’écrans

Ça peut bien mal aller. Alors que presque toutes les études sérieuses sur la question établissent un lien entre l’usage des écrans et les problèmes de santé mentale et physique, la gloutonnerie numérique bat son plein.

Avant la crise sanitaire, des études québécoises et canadiennes évaluaient que les adolescents passaient presque huit heures par jour devant un écran, essentiellement pour des usages récréatifs puisque la part des usages scolaires se limite à 5 à 10 % de ce temps. Par ailleurs, une étude estimait en 2015 que seul un ado sur cinq lit tous les jours.

L’Institut national de santé publique du Québec notait même que les écrans accaparaient hebdomadairement plus de huit heures du temps des enfants de deux ans et demi ! Une étude américaine en arrivait à la conclusion qu’un adulte consacre 11 heures par jour à des activités numériques. C’est affolant quand on connaît les nombreux dommages que cause ce comportement.

Vous doutez de la toxicité des écrans ? Vous croyez qu’on exagère leurs méfaits ? Vous devez lire Les écrans. Usages et effets, de l’enfance à l’âge adulte (Fides, 2020, 112 pages), un résumé des connaissances scientifiques sur le sujet réalisé sous la direction de Stéphane Labbé, docteur en études urbaines et en communication sociale.

Bien sûr, dans ce débat comme dans celui sur le réchauffement climatique, les marchands de doute s’activent afin de minimiser le problème. Pourtant, conclut M. Labbé, « un certain consensus semble émerger au sein de la communauté scientifique ». Et ce que dit ce consensus, c’est que « les écrans ont, tous âges confondus, un effet néfaste sur les capacités cognitives » ; que la thèse postulant l’existence de nouvelles générations, dites « digital natives » et adaptées au principe du multitâche, est un mythe ; et que la surconsommation d’écrans nuit à la santé mentale et physique en engendrant des problèmes de sommeil, de sédentarité et d’anxiété.

Les écrans ne sont peut-être pas seuls en cause dans l’explosion des difficultés de langage et d’attention des jeunes, mais, comme l’écrit le neuroscientifique français Michel Desmurget, si on reconnaît une valeur à la science, « il faut une sacrée mauvaise foi pour nier la nature essentielle de leur contribution » à tous ces problèmes.

En 2019, Desmurget publiait La fabrique du crétin digital, une virulente critique, très solidement étayée, de la frénésie numérique. Cet ouvrage contient de brillantes considérations sur la méthode scientifique et est animé par un souffle polémique jubilatoire. L’objectivité, dit le chercheur, n’interdit pas l’expression de l’inquiétude et de la colère.

Depuis, à la faveur du confinement, les choses ne se sont pas améliorées. « Le coronavirus a mis fin au débat sur le temps d’écran. Les écrans ont gagné », titrait le New York Times le 31 mars 2020. Le fait, massif, est indéniable, mais on sait bien, en philosophie, que les faits ne font pas la norme. Un comportement peut être répandu, voire majoritaire, cela ne le rend pas souhaitable pour autant.

Dans la postface à l’édition de poche de La fabrique du crétin digital (Points, 2020, 576 pages), Desmurget réfute avec fougue les critiques réservées à son livre et prend le contre-pied du discours selon lequel le numérique nous aurait sauvés du naufrage pendant la pandémie.

Ce qui nous a vraiment sauvés, dit-il sagement, ce sont les travailleurs des services essentiels. Le numérique a joué un rôle, évidemment, mais cela tient au fait qu’avant même la pandémie, notre économie en était déjà dépendante. Ainsi, affirmer qu’il aurait été impossible d’affronter une telle crise sans tous nos outils numériques témoigne moins de notre progrès social que de « l’accroissement de nos fragilités », écrit le neuroscientifique. Nos ancêtres ont traversé de pires crises sans écrans, et le monde n’a pas attendu les réseaux sociaux pour nourrir le lien social.

Il faut craindre l’intensification de notre dépendance au numérique engendrée par la crise. La consommation d’écrans aurait augmenté de 30 % cette année et, en cette matière, les retours en arrière sont plutôt rares. Même en admettant que le numérique ait pu avoir son utilité — pour la continuité scolaire, par exemple —, il importe de ne pas oublier que « ce qui s’avère bénéfique en situation de crise peut devenir obsolète ou délétère en période ordinaire », avertit Desmurget.

Les écrans, tels que nous les utilisons à l’heure actuelle, c’est-à-dire abusivement, ne sont pas étrangers, selon le consensus scientifique, aux retards langagiers et au déficit d’attention de trop de jeunes ainsi qu’aux problèmes de sommeil, d’anxiété et de sédentarité des gens de tous âges.

Y a-t-il un vaccin contre cette tendance lourde que Desmurget assimile à une « expérience de décérébration » ? Je suggère la lecture de bons vieux livres en papier.

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3 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 31 décembre 2020 09 h 01

    Chronique éclairante

    "Les écrans, tels que nous les utilisons à l’heure actuelle, c’est-à-dire abusivement, ne sont pas étrangers, selon le consensus scientifique, aux retards langagiers et au déficit d’attention de trop de jeunes ainsi qu’aux problèmes de sommeil, d’anxiété et de sédentarité des gens de tous âges."

    Je suis retraité de l'Éducation, au secondaire; mais je suis l'actualité en Éducation avec grand intérêt. Depuis plus ou moins 25-30 ans, on observe qu'il y a, de plus en plus, de jeunes nécessitant des besoins particuliers, dans nos institutions scolaires; de la maternelle à l'université.

    Je suis de ceux qui pensent que notre société vit une certaine "érosion sociale"(plus de 100 000 enfants référés à la DPJ l'an dernier). Et je suis de ceux qui pensent, en sus, que l'utilisation abusive de tous les écrans peut être nuisible. En commençant au niveau physique.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 janvier 2021 18 h 42

      On aurait commencé à enseigner l'informatique dans ma commission scolaire vers 1988.J'ai eu mon premier ordinateur en 1987.

      J'émets une hypothèse: il semblerait que depuis lors, il y a de plus en plus d'élèves EHDAA. Soit des élèves handicapés avec des troubles d'adaptation et d'apprentissage.

  • Grégoire Dubé - Inscrit 31 décembre 2020 11 h 27

    Pandémie exponentielle!

    Je partage vos idées et inquiétudes. J'ajouterais que la pandémie que vous décrivez s'accompagne également d'un bombardement publicitaire incroyable et constant. Publicité entraînant évidemment consommation, qui elle, contribue à davantage aux dommages au milieu naturel et à sa biodiversité... et on ferme la boucle : ces dommages constituent eux-mêmes un facteur majeur dans l'émergence des zoonoses et de pandémies éventuelles. Ce n'est pas du pessimisme : c'est la réalité actuelle !
    Grégoire Dubé, dmv