La crise identitaire de Michelle Latimer

En septembre dernier, au Festival en ligne de Toronto, j’avais vu le documentaire de Michelle Latimer, Inconvenient Indian. Quoique de forme assez classique, son propos passionnait. La cinéaste originaire de Thunder Bay affichait des racines algonquines et métisses. Or son film démontrait à quel point l’image des Autochtones avait été façonnée par les colonisateurs du continent américain. Et comment faire coïncider leurs réalités contemporaines avec le mythe des féroces guerriers à plumes face aux cowboys, véhiculé à pleins westerns ?

Inconvenient Indian (L’Indien malcommode), adapté de l’essai éponyme de Thomas King, grand défenseur canado-américain des Premières Nations, abordait de plein fouet cette crise identitaire. Produit par l’ONF, il avait récolté au TIFF le prix du meilleur film canadien en plus de celui du choix du public, section documentaire. Tout laissait présager une nomination aux Oscar. Comme actrice, scénariste, productrice ou cinéaste, Michelle Latimer est depuis 20 ans au Canada anglais une tête d’affiche des œuvres autochtones.

Inconvenient Indian allait s’envoler au Festival de Sundance avant sa diffusion d’un océan à l’autre en 2021. Vous n’êtes pas près de le voir pour autant… L’ONF l’a retiré la semaine dernière du circuit de la distribution, en plein scandale. Sa réalisatrice se débat avec une crise identitaire personnelle aux énormes répercussions.

Elle se déclarait par son grand-père une origine en partie anichinabée et métisse, originaire de la communauté de Kitigan Zibi, au Québec. Or une enquête de la CBC News a remis en question le 17 décembre cette ascendance. Son aïeul serait plutôt un francophone pure laine. « Pourquoi vous prétendez-vous de Kitigan Zibi ? demandait une aînée de cette communauté, Claudette Commanda. Quels sont votre but et votre intention ? Qu’avez-vous à gagner avec ça ? »

Tout au plus, des ancêtres issus des Premières Nations au XVIIe siècle se grefferaient à l’arbre généalogique de Michelle Latimer. Erreur de bonne foi née de la légende familiale perpétuée sans vérification ? Invention pure ? Allez savoir. Elle s’est excusée, a reconnu le tort de n’avoir pas exploré ses origines auprès de la communauté mise en cause. Appropriation culturelle ? Le terme était lâché. La colère déchaînée dans le milieu autochtone fit le reste.

Le 22 décembre, la dame dut abandonner le tournage de la deuxième saison de la minisérie Trickster, cocréée et réalisée par elle, après que deux producteurs outrés en eurent claqué la porte. Dans cet univers de thriller fantastique diffusé sur CBC, le héros était un jeune Autochtone en déroute. Y a-t-il encore un avenir pour Trickster ? Nul ne sait trop.

Une histoire d’impostures

Ironie du sort ! Longtemps, des Autochtones humiliés dans leur culture n’osaient trop revendiquer des racines mal perçues. Voici que des créateurs blancs usurpent leur identité ! Pourtant, ce phénomène ne date pas d’hier. Déjà un siècle plus tôt, sous le nom de Grey Owl, le Britannique Archibald Belaney, devenu trappeur canadien puis écrivain, s’était paré d’une fausse origine ojibwée pour dorer son blason d’environnementaliste. De même, l’Ontarien Joseph Boyden (auteur du Chemin des âmes, 2004), romancier des Premiers Peuples, s’était attribué des racines autochtones. L’imposture révélée lui fit grand tort. Certains usurpateurs s’identifient à la cause amérindienne, d’autres désirent s’insérer dans une création de niche. Ou les deux à la fois.

Rappelons que les institutions orchestrent des programmes culturels destinés aux Premières Nations. Se déclarer Innu, Anichinabé, Attikamek ou Micmac permet de recevoir des subventions afin de produire films et séries sans faire autant la file qu’ailleurs. Car les scénaristes et cinéastes autochtones ne sont pas si nombreux, productions audiovisuelles et littérature n’étant pas issues de leur culture. Bientôt, ils s’y investiront davantage. En attendant le flot, d’autres profitent ici et là de la manne.

Nul ne réclame une preuve de statut d’Indien au bas des formulaires. D’ailleurs, quelqu’un peut avoir des origines amérindiennes sans se voir recensé par un conseil de bande. Reste que l’affaire Latimer risque de modifier les critères d’admission à ces programmes ciblés.

Car on comprend les vrais membres des Premières Nations et Inuits de revendiquer des porte-voix ayant partagé leurs souffrances et leurs combats à l’heure d’en témoigner. Qu’est-ce qu’un Autochtone ? demandait le documentaire désormais honni Inconvenient Indian, qui paradoxalement servait la cause défendue. La question est complexe. Qui devra y répondre ? L’Assemblée des Premières Nations ? Les conseils de bande ? Sous quels critères ? Le sang ? Le mode de vie ? Du moins faudrait-il les consulter avant d’accorder des subsides à ceux qui trouvent soudain pratique d’être des leurs.

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