C'est même pas vrai

En quatrième de couverture d'un essai bien ficelé qu'on nous faisait lire sur les banquettes de science po, on retrouvait le leitmotiv de la collection dont faisait partie le bouquin: «Les problèmes politiques sont les problèmes de tout le monde; les problèmes de tout le monde sont des problèmes politiques.» C'est joli, même si ce n'est pas toujours vrai. Prenez par exemple le déséquilibre fiscal, la querelle du bois d'oeuvre ou la place de Jean Lapierre dans l'édification du Canada du XXIe siècle: voilà des problèmes politiques, mais je connais plein de gens qui s'en foutent et disent que ce ne sont pas leurs problèmes. Et il faut les comprendre: avec tous les festivals qui enfièvrent notre coin du monde, ils n'ont pas le temps. Être festif, se trouver constamment au coeur de la vraie action, ça occupe.

N'empêche, tout est politique de nos jours, jusques et y compris la sauce tomate. Sauce tomate étant entendu ici au sens de l'agrégat santé: concentré de tomates (eau et pâte de tomates) + sirop de maïs à haute teneur en fructose + sirop de maïs tout court + vinaigre + sel + oignons déshydratés + épices + saveurs naturelles.

Bref, du bon vieux ketchup.

Car, depuis trois semaines aux États-Unis, non messieurs-dames ce n'est pas une blague, l'on peut se procurer du ketchup républicain. «Vous ne soutenez pas les démocrates. Pourquoi votre ketchup, lui, le ferait-il?», annonce d'entrée le site de la marque W, «America's Ketchup». Une allusion toute en subtilité, on l'aura compris même en se prélassant dans un hamac en faisant des efforts pour ne penser à rien un 17 juillet, à Teresa Heinz, héritière de l'empire aux 57 produits et légitime épouse de John Kerry, candidat démo à la présidence des USA. Et un calcul tout aussi subtil: une bouteille de ketchup Heinz achetée = du fric dans la poche de Kerry = moins de chances de gagner une élection même en tripotant du bulletin en Floride.

Le ketchup W satisfait aux normes casher et est entièrement fabriqué aux États avec des ingrédients entièrement ingrédiés aux États, y compris la bouteille de plastique et l'étiquette — alors que Heinz exploiterait 57 usines ailleurs dans le monde, dont dans des secteurs où il n'y a pas de démocratie ni de liberté ni de justice ni de McDo qui sert de la bonne salade nutritive full déculpabilisante. Quant au W, on l'aura compris même en quittant son hamac pour aller se confectionner un Harvey Wallbanger en ne pensant toujours à rien, il signifie... Washington. Là ils vous ont bien eus, n'est-ce pas? Vous pensiez que, n'est-ce pas?

Selon mes sources qui s'en sont commandé une caisse par Internet — seule façon de s'en procurer pour le moment —, le ketchup W se marie admirablement bien aux freedom fries. On peut aussi en garnir copieusement son hambourgeois, qui ne s'appelle plus hambourgeois depuis que l'Allemagne s'est également opposée à l'intervention pacificatrice en Irak et qui a été rebaptisé «Pittsburgher». Avec une tranche de fromage jaune orange mou en extra, c'est divin.

D'autant plus qu'il s'agit de la couleur et de la texture exactes de l'alerte au terrorisme actuelle: jaune orange mou mâtiné de rouge ketchup dégoulinant.

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Bien entendu, il y a de fortes possibilités que vous ne croyiez pas à ce qui précède (pour vous détromper, visitez plutôt www.wketchup.com et constatez qu'on vous raconte bien plus de menteries dans des publications réputées réputées, comme Le Monde ou le New York Times, que dans cet espace modestement consacré au divertissement à risque zéro d'attraper des maladies). C'est d'ailleurs un peu pas mal votre problème: vous ne croyez pas à ce à quoi il faut croire, et vous croyez à ce à quoi il ne faut pas croire.

Pour cette raison, vous achetez encore des 6/49 en pensant que vous avez une chance réelle de gagner. Pourtant, il est établi hors de tout doute raisonnable qu'en achetant un billet quatre jours avant le tirage, la probabilité que vous mouriez avant le tirage est plus élevée que celle que vous gagniez le gros lot. Alors que si vous n'achetez pas de billet, le tirage devient totalement étranger à votre destin, un peu comme la querelle du bois d'oeuvre ou la place de Denis Coderre dans la construction d'une nation noble et fière au IIIe millénaire, et vous ne courez dès lors aucun risque de crever avant parce qu'il n'y a pas d'avant.

Ou alors, prenons cette ténébreuse histoire survenue en France, impossible que vous l'ayez raté même vissé dans votre hamac à vous administrer un cancer de l'UV en aimant mieux penser à autre chose, c'est-à-dire que ce Harvey W — le petit frère du ketchup, sans doute — manque cruellement de vodka. Une femme affirme avoir été victime d'une agression de nature antisémite de la part de six hommes faisant partie des votes ethniques, le tout dans un wagon du RER (ligne D), un matin, sous le regard regardant dans une autre direction (non-ingérence et indifférence, voilà qui fait entorse à la position française) des autres passagers. Ils lui auraient même dessiné une croix gammée sur le ventre.

Aussitôt, la classe politique s'emballe et ses meilleurs rédacteurs de déclarations préfabriquées fouillent dans leurs thésaurus: ignoble, effroi et tout le bataclan. Évidemment, personne en vue ne peut se pointer et dire euh, ben, mettons, on va procéder à de menues vérifications et on se rappelle et on déjeune. Si la nouvelle est apparue sur le fil, c'est qu'elle est vraie, et tout le monde y croit. Vite, vite, toujours plus vite, l'important n'est pas l'exactitude mais la rapidité. Jusque dans la réaction.

La presse prend le relais. Et que je me te vous ponde des éditoriaux et des analyses et des thèses. La question juive, l'immigration et les rapports interethniques dans l'Europe postmoderne: contraintes et perspectives.

Puis, à 48 ou 72 heures de distance, arrive la suite des choses: canular. La femme avoue avoir tout inventé. Tout le monde s'est fait avoir sur toute la ligne. Le plus drôle étant que, lorsqu'est survenue la nouvelle de la fausse nouvelle, tout le monde y a cru tout de suite. Sans vérifier davantage que la première fois. Sans même songer un instant que la révélation du canular pouvait elle-même être un canular.

On veut savoir vite, mais on n'apprend pas vite.

jdion@ledevoir.com