La France à vif

Plouezec — Dimanche dernier, au bourg de Plouezec, ce n'était pas de l'été absent et des touristes frileux qu'on parlait dans les cafés et chez la poissonnière. Au port de Paimpol, plaisanciers et cafetiers s'échangeaient Le Journal du Dimanche ou Le Télégramme. En ce dimanche gris et triste, la France entière était en état de choc. Une jeune femme avait été attaquée et molestée en pleine heure de pointe sans qu'aucun témoin n'intervienne. Probablement par des Arabes, puisqu'on l'avait traitée de sale juive et qu'on avait dessiné des croix gammées sur son corps. Il y avait donc ce sentiment de honte collective devant l'absence de réaction des témoins qui n'avaient pas levé le petit doigt. Et, bien sûr, un autre épisode dans la triste saga des incidents antisémites. Tous les politiques, tous les éditorialistes montèrent unanimement aux barricades. On sait aujourd'hui que toute l'affaire n'a été qu'une fabulation concoctée par une mythomane.

La rapidité avec laquelle tous les politiques ont réagi est compréhensible. L'antisémitisme s'accroît en France. En 2003, on a recensé 127 incidents. Durant les six premiers mois de 2004, on en dénombre 135. Sur ce sujet, la France a la peau à vif. Dans la population, le premier réflexe est souvent de soupçonner automatiquement les jeunes Arabes des banlieues. Pourtant, plusieurs incidents dans le Nord du pays furent le fait de jeunes néonazis. Mais, quand même, rien ne sert de nier: le sentiment antijuif fleurit dans les banlieues et les zones urbaines où se concentrent les communautés musulmanes.

Les causes sont multiples. On évoque souvent de manière plus générale un sentiment de désespoir généralisé qui cherche à identifier un coupable. Là, les vieux clichés sur la puissance politique et la richesse des juifs trouvent une terre fertile.

Il existe aussi des raisons circonstancielles. Depuis le 11 septembre, il n'est pas facile d'être Arabe en Occident et surtout d'afficher ses convictions religieuses. Les amalgames se font facilement. Parallèlement, la solidarité des jeunes Arabes avec la cause palestinienne prend des formes de plus en plus violentes, ne serait-ce que verbalement. Ici, c'est le silence de la communauté internationale sur le conflit israélo-palestinien et la politique criminelle d'Israël qui exacerbent des sensibilités déjà à vif. Et puis, il ne sert à rien de nier ça aussi, on note une montée lente et sourde de l'intégrisme musulman en France. Des imams tunisiens, marocains et algériens, souvent autodidactes, officient dans des mosquées anonymes et presque clandestines. Dépourvus de fierté, avec un avenir bouché, chômeurs à 50 %, soupçonnés de tous les troubles qui attisent les zones pauvres, les jeunes trouvent dans ces lieux religieux un sentiment identitaire, une sorte de raison de vivre dans une religion passéiste et simpliste qui désigne clairement les mécréants et le Paradis.

Comment réagi la France à cette crise? Elle tente d'articuler, autant à gauche qu'à droite, un discours d'inclusion et d'égalité républicaine qui, en théorie, peut sembler absolument logique. L'antisémitisme, par exemple, n'est jamais considéré en soi, mais toujours associé à la lutte contre le racisme et la discrimination, lutte qui concerne essentiellement les Français d'origine arabe ou africaine. À la montée des réflexes identitaires religieux, qui n'est pas le fait des seuls musulmans, on a répondu par une solution qui englobe tous les signes religieux ostentatoires à l'école, mais qui, on le sait, veut surtout résoudre, en l'interdisant, le port du voile par les jeunes filles musulmanes.

Aux quelques voix qui commencent à s'inquiéter de l'effet d'exclusion que peut comporter cette loi pour les jeunes filles qui seront renvoyées dans leur ghetto religieux, on répond en gros qu'on ne peut faire d'omelette sans casser d'oeufs.

Devant l'affirmation de la différence ethnique ou religieuse, les élites françaises sont quasiment unanimes. La République ne peut se composer que de Français tous égaux en droits et en responsabilités. C'est le tout-à-la-loi, rien à l'imagination, à la souplesse, à la dissymétrie. Les réflexes identitaires ne sont jamais considérés comme des sursauts de légitime défense, mais comme une volonté de s'exclure de la France. Cela s'appelle «communautarisme», mot qui hante la bonne conscience jacobine, le communautarisme ennemi fondamental de la République. Il est impossible pour un intellectuel français ou un homme politique de comprendre que l'intégration peut et doit peut-être passer par une première affirmation, celle de sa différence. Il existe ici une sorte de chape de plomb qui étouffe l'imagination sociale et politique. Dans quelle réalisation concrète de la démocratie a-t-on prouvé sans l'ombre d'un doute que la cohésion communautaire est le cancer de l'égalité citoyenne? Certainement pas aux États-Unis et sûrement pas au Canada. Les Français auraient intérêt à étudier soigneusement la double stratégie canadienne pour l'inclusion, qui repose à la fois sur l'affirmation des droits individuels au moyen de la Charte des droits et sur le maintien des liens communautaires. Des amis français me disent souvent que c'est la recette magique pour la création de ghettos. À cela je leur réponds que j'ai visité beaucoup de ghettos en France, mais aucun chez moi.
1 commentaire
  • patrick lauterfing - Inscrit 18 juillet 2004 08 h 37

    J'ai mal à la France

    Tout va encore plus mal que vous le dîtes.
    La semaine dernière un de mes amis acadiens de passage chez moi a été dévalisé de ses bagages.
    Ma voiture avait été fracturée sur un stationnement isolé.
    Mon ami avait insisté pour avoir ses sacs dans le coffre de l'auto.
    Je vais bientôt demander l'accueil au Québec.,