Dans le béton

La place du béton dans notre société devrait être un objet de questionnement, mais nous n’en parlons à peu près jamais.

« Nous sommes étatisés », observait le caustique et critique écrivain autrichien Thomas Bernhard. Autrement dit, ce qui nous apparaît comme allant de soi n’est pas toujours aussi simple et naturel qu’on le croit.

Prenons un exemple banal. Sur la voie publique, nous circulons à droite. Nous nous arrêtons aux feux rouges. Personne ne remet en question ces règles. Elles assurent notre survie, comme individus, au sein d’une collectivité. Si bien que nous ne pensons même pas à comment ces choses s’imposent à nous, de façon beaucoup moins banale qu’on ne le croit.

Pourtant, chacun sait bien qu’il est possible de vivre dans une société où l’on roule à gauche. Nous pourrions aussi apprendre à nous arrêter, pourquoi pas, à un feu de circulation qui serait violet. Mais le seul fait de changer les conventions qui nous conditionnent risquerait de nous mettre en danger.

L’éditeur, collectionneur et mécène Gilles Corbeil est mort en Australie. Il roulait du mauvais côté de la route, du moins par rapport aux conventions en vigueur dans cette société. La façon que nous avons d’être étatisés peut parfois conduire à notre perte.

Le nom de Gilles Corbeil coiffe désormais le plus important prix littéraire du Québec. Les prix, bien entendu, constituent un autre type de conventions qui, au nom de la distinction, obéissent à des règles qui nous semblent aller de soi.

Le plus souvent, nous ne remarquons tout simplement pas que, pour faire société, nous nous soumettons à des forces diverses qui pèsent pourtant lourd sur notre destinée. Nous ne sentons pas ce poids qui, pourtant, est là.

Un des grands livres de Thomas Bernhard s’intitule Béton. Il n’y est pas question, à proprement parler, de ce matériau dense qu’est le béton auquel notre vie moderne est désormais intimement associée. Bernhard met en scène un narrateur qui voudrait faire une œuvre mais qui n’y parvient pas. Après quelques lignes, chacun de ses élans pour infléchir sa vie dans une direction nouvelle tombe à plat. Au moment où il est convaincu qu’un véritable élan nouveau va enfin se matérialiser, tout s’écroule. Ce livre tourne autour de la création d’une œuvre qui ne s’accomplit pas et dont on peut finir par comprendre, après tout, qu’elle sert surtout à meubler le vide d’une existence. Peut-être ne sommes-nous pas alors bien loin du béton lui-même, ce matériau dont l’actualité ne cesse de nous rappeler qu’il occupe nos vies, même si personne ne semble spécialement en prendre la dimension autrement que dans l’accumulation éparse d’événements.

Le vieux pont Champlain, tout de béton, menaçait de s’effondrer moins d’un demi-siècle après avoir été construit. Des viaducs, eux aussi de béton, se sont écroulés un peu partout au cours des dernières années. Au Québec, la chute du viaduc de la Concorde, en 2006, a fait cinq morts, six blessés et un orphelin. Les poutres du viaduc du Souvenir se sont effondrées en 2000, faisant un mort. Une immense portion de béton de 25 tonnes a croulé, au milieu du tunnel Ville-Marie, en 2011. Par miracle, personne ne fut touché. Coup de chance encore lorsqu’une structure s’effondre à Québec, en 2019, sur l’autoroute Henri-IV. Pas de morts.

Alors que la place de plus en plus grande du béton dans notre société devrait être un objet constant de questionnement, nous n’en parlons à peu près jamais, du moins pas au-delà de considérations à la pièce. Le béton est tenu pour aussi naturel que le fait de rouler à droite ou de s’arrêter à un feu rouge. Dans nos sociétés au tout béton, l’urbanisme n’est plus jamais pensé sans lui. Autrement dit, nous sommes étatisés en étant coulés dans le béton.

Ce matériau exprime bien le système économique et social dans lequel nous visons, pose Anselm Jappe dans un nouveau livre intitulé Béton, comme celui de Thomas Bernhard. L’usage massif de ce matériau, partout sur terre, s’appuie sur des structures sociales qui supposent, à terme, l’effondrement même de nos sociétés, expose-t-il. Rien de plus polluant que le béton. D’autant que les usages que nous en faisons apparaissent bien loin d’être toujours judicieux, comme en fait foi la valse des effondrements et des environnements appauvris d’humanité qui découlent de son usage massif dans l’architecture moderne. Comment le béton a-t-il colonisé à ce point nos esprits au point que nous ne semblons plus capables de penser la société sans lui ?

À Port-Daniel en Gaspésie, la cimenterie McInnis ne cesse de hanter l’actualité depuis des années, sans qu’on prenne une mesure globale de sa place en société. Maintenu en vie par une injection massive de fonds publics, ce miracle de la subvention, lancé en l’air comme un projet d’avenir, vient de nous retomber lourdement sur le nez, tel un crachat. Après plus de 1,6 milliard de dollars d’investissements dans la construction de cette usine, l’une des plus polluantes d’Amérique, l’entreprise vient d’être cédée au contrôle d’une firme brésilienne, entre autres connue pour avoir mené, chez elle, un cartel de ciment. Le siège social s’installe à Toronto. Les Québécois, comme dans le cas de Bombardier ou de la mine de diamants de Stornoway, perdent à peu près tout. Ce sont 472 millions de dollars, cette fois, qui ont disparu en fumée. Et on n’en parle à peu près pas, comme si c’était dans l’ordre des choses.

Explication du chiffre par le ministre : « On va laisser ça à des gens qui sont des experts. » Selon un sens de l’éthique sociale qui lui appartient, Pierre Fitzgibbon affirme qu’il croise les doigts, « espérant qu’il y [aura] une pérennité d’emploi […] dans une région du Québec qui en a besoin ».

N’est-il pas étonnant ce lien entre le béton et la déification du travail ? A-t-on forcément besoin d’écraser le vieux monde sous le poids du béton pour en édifier un nouveau ? À croire que le monde moderne, pour affirmer son droit de vivre, se doit de ressembler à un cimetière de béton armé.

À voir en vidéo