Printemps arabe, pas fini

Il y a exactement dix ans, le vendeur de fruits Mohamed Bouazizi s’immolait devant un bâtiment gouvernemental en Tunisie. Cet acte fondateur d’un désespéré allait déclencher une vague révolutionnaire dans son pays et à travers le Moyen-Orient.

Les soulèvements des semaines suivantes ont inquiété et renversé des dictateurs. Mais les journées magiques du printemps 2011 ont rapidement cédé la place à des coups d’État et à des guerres civiles, laissant derrière eux ruines fumantes (Syrie, Yémen) et dictatures féroces (Égypte).

Aujourd’hui, l’opinion, là-bas comme ici, veut voir ce soulèvement comme un échec complet, catastrophique. Même en Tunisie, cas unique d’un système démocratique toujours sur pied, l’amertume est grande devant l’incapacité des autorités à relever économiquement le pays.

Ce bilan totalement négatif est-il justifié ? Posons l’hypothèse qu’il est prématuré. Face à l’histoire longue, on peut voir cette tragique décennie comme le début d’un processus, plutôt que comme un cycle complet et désormais clos. Car les violences horribles et la restauration dictatoriale représentent tout sauf une stabilisation ou un retour au statu quo ante.

Après une décennie d’espoirs déçus, il est facile d’oublier à quel point le « moment » révolutionnaire de 2011 était puissant et significatif. Personne n’avait vu venir l’ampleur, la vitesse et l’intensité des manifestations qui ont éclaté presque simultanément dans au moins six pays de la région : Tunisie, Égypte, Libye, Bahreïn, Yémen, Syrie. Les médias sociaux, les chaînes de télévision par satellite comme
Al Jazeera se sont enflammés, transmettant des images, des idées, des émotions communes autour de l’idée démocratique — même floue, naïve ou utopique.

Il faut se remémorer la magie de l’époque, l’enivrement des foules place Tahrir au Caire, place de la Perle à Manama (Bahreïn), avenue Habib-Bourguiba à Tunis et place du Changement à Sanaa (Yémen). Tout semblait possible. Les autocrates tremblaient dans leurs bottes. Rien — ni le soutien militaire américain, ni des services de sécurité supposés omnipotents, ni les divisions occasionnelles des manifestants — ne semblait pouvoir arrêter le mouvement.


 
 

Tout cela n’était pas qu’un mirage passager. Les causes du Printemps arabe sont toujours là, plus aiguës en 2020 qu’elles ne l’étaient en 2010. Malgré l’apparente chape de plomb des dictatures, des destructions guerrières et de la pandémie, la marmite bouillonne toujours. En 2019 et 2020, des soulèvements ont bloqué la réélection d’un président algérien, renversé un dictateur soudanais et contesté le système communautariste et religieux en Irak et au Liban. Tout cela contredit l’idée d’un ordre désormais rétabli et « stable ».

Quant aux pays où les soulèvements antérieurs ont entraîné une réaction féroce, la guerre civile, ou permis aux islamistes de se faufiler, rien n’y a été réglé. Ni économiquement ni politiquement. En Syrie, Bachar al-Assad et Vladimir Poutine ont-ils vraiment « gagné la guerre » et accouché d’un ordre nouveau stable et efficace, même dictatorial ?

Malgré leur victoire apparente, la plupart des régimes de la région dégagent, en 2020, une insécurité et une paranoïa palpables. Le gouvernement égyptien écrase l’opposition tous azimuts, comme ne l’ont jamais fait Hosni Moubarak et les Frères musulmans. Même le gouvernement des Émirats arabes unis a montré, fin 2018, sa paranoïa en faisant arrêter un universitaire britannique pour « espionnage présumé ».

Ce ne sont pas des comportements de régimes confiants et assurés. Ils ont toujours peur que la revendication démocratique — menace existentielle — émerge à nouveau.

Certes, le contexte international a changé. Le ralliement de certains pays arabes à Israël, contre l’Iran, à l’instigation de Washington, change la géopolitique régionale. L’appui américain, même du bout des lèvres, à un mouvement démocratique arabe, a été écarté par Donald Trump. L’idée d’un « public arabe » unifié est moins forte qu’il y a dix ans : la chaîne Al Jazeera, devenue le jouet de l’État qatari, n’est plus la grande plateforme de débat et de libre expression qu’elle était en 2011.

Mais la colère et les demandes des populations sont toujours là. Et face à l’Histoire, ce qui ressemble à une fin peut s’avérer un nouveau départ.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada. Cette chronique fait relâche pour les Fêtes et reviendra le 11 janvier 2021.

16 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 21 décembre 2020 05 h 25

    Et la vraie cause, elle...

    Et la vraie cause, elle, celle de l'immolation est tue, cela "parait mal" de la dire. En fait, Mohamed Bouazizi était la risé de tout le monde y compris de sa famille, car il avait été giflé par une femme en plein public et le tout sans réplique physique adéquate de sa part. Ce qui est un geste inacceptable (la gifle), même en milieu privé, venant d'une femme...

    • Jean-Charles Morin - Abonné 21 décembre 2020 13 h 23

      "En fait, Mohamed Bouazizi était la risée de tout le monde y compris de sa famille, car il avait été giflé par une femme en plein public et le tout sans réplique physique adéquate de sa part." - Serge Pelletier

      Dans son temps, l'empereur romain Marc-Aurèle disait qu'on ne doit pas se préoccuper des choses qu'on ne peut contrôler comme, par exemple, ce que les autres peuvent dire de nous. De toute évidence, au royaume de l'islam où le comportement de l'individu se modèle étroitement sur l'opinion que des autres entretiennent à son sujet, on n'a pas lu Marc-Aurèle. Tant pis pour les vendeurs de fruits macérant dans leur honte toute masculine.

  • Pierre Rousseau - Abonné 21 décembre 2020 07 h 44

    Réaménagement des empires

    La désintégration de l'empire américain et son remplacement par la Russie ou la Chine joue aussi dans la balance car les pays occidentaux qui pensaient pouvoir répandre leur « démocratie » se sont cassés le nez face à des empires en devenir. Le fourbe Trump qui a trahi ses alliés a aussi ouvert la porte toute grande aux autres empires malgré les efforts faiblards de la onzième heure de Pompeo.

    Le Moyen-Orient continue à être le champ de bataille entre les grands empires et les velléités de démocratie des populations se heurte aux grands intérêts. Plus ça change plus c'est pareil!

    • Gilbert Troutet - Abonné 21 décembre 2020 20 h 37

      Je partage entièrement votre point de vue.. D'une part, le gouvernement américain, en voulant appuyer son homolgue israélien coûte que coûte, a jeté l'Iran dans les bras de la Chine (qui n'en demandait pas tant). L'appui en sous-main des occidentaux aux djihadistes de l'État islamique a conforté le gouvernement syrien qui s'est tourné vers la Russie.

      Cela dit, les régimes théocratiques, encore nombreux dans le monde arabe, sont peu compatibles avec le fonctionnement d'un État démocratique.

  • Jacques Légaré - Abonné 21 décembre 2020 08 h 05

    «Que le Diable défèque sur leurs tombes ! » (le père Shafia à ses filles assassinées).

    La tyrannie a un désavantage qui nous sert : elle a un fondement légitime si mince (l'ordre public) qu'elle vacille au moindre mouvement de contestation d'importance. Les dissidents russes ont fini par renverser l'URSS.

    Mon ami m'écrit :
    «Tout le monde araboislamique illustre les conséquences dramatiques d'une culture rejetant Lumières et Raison, mais toute entière obsédée par la fidélité à LA foi : irrationalité, pensée magique, soumission, créativité réduite à néant, violence, apartheid sexuel et misogynie, incapacité à adopter la démocratie et les droits de la Personne. Soumission à l'irrationnel, arriération sociétale, crimes d'honneur et stigmatisation de la femme en étant les signes les plus visibles».
    +
    Le poids de la religion et les préjugés à l’égard des femmes sont les causes. Les pays musulmans se situent au sommet de cette liste infâme. En Jordanie, 99,3 % des gens nourrissent des préjugés. Au Qatar, 99,7 %, au Nigeria, 99,7 %, en Libye, 99,1 %, en Malaisie, 98,5 % et au Mali, 98,8 %. La prime de la honte est détenue par le Pakistan, où seulement 0,2 % de la population n’exprime pas de préjugés à l’endroit des femmes.

    Quand la moitié de la population (les femmes) sont évincées de tout, et qu'elles élèvent les petits garçons... on devine les dérives où ils erreront plus tard.

    Pour tous les peuples, elle est longue la marche pénible vers l'émancipation de l'esprit.

    Mais quel bonheur de respirer l'air pur au sommet !

    • Jean-Charles Morin - Abonné 21 décembre 2020 13 h 28

      Un pouce en l'air pour ce qu'a dit votre ami (dont nous ne connaissons malheureusement pas le nom).

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 décembre 2020 10 h 35

      Oui. Effectivement, monsieur Légaré, l'on ne peut pas écarter la moitié de la population, les femmes, en prétendant que cela va apporter le bonheur et la prospérité.
      L'obscurantisme et la misogynie sont des facteurs très importants dans l'échec des sociétés arabes vivant dans le passé.
      Des réformateurs comme Nasser de l'Égypte et Attaturk de la Turquie ont essayé d'extirper leurs sociétés de l'emprise de la religion avec un certain succès, mais le retour brutal de l'intégrisme islamiste est de retour aujourd'hui.

  • Richard Lupien - Abonné 21 décembre 2020 08 h 40

    Oui! Oui!

    Monsieur Pelletier a bien raison tout comme s'il osait prétendre que dieu a créer l'univers ou que la terre est plate? L’ignorance est perfide et contagieuse....que dieu nous en préserve!

    • Serge Pelletier - Abonné 21 décembre 2020 13 h 11

      M. Lupien, l'histoire, pour ne pas dire le mythe, que la terre était plate n'est qu'un mythe. Mythe qui était galvaudé par une certaine classe sociale. Hors les recherches, fouilles, et consultations des documents et gravures anciennes démontrent que depuis la plus haute antiquité même les paysans "savaient" ou se "doutaient fortement" que la terre était ronde. C'est au moyen-âge que le mythe de "la terre plate" a été mis de l'avant dans certains "salons" des bien-pensants de l'époque.

      Quand au "principe" de la démocratie à l'occidentale, cela n'est pas venu de lui-même. Il en a fallut des guerres entre nations/tribus/ethnies, des insurrections, des massacres, des guerres civiles, etc.

      Aujourd'hui, les jeunes générations occidentales ignorent complètement les faits de l'histoire. Un exemple entre autres, que signifie le mot maghreb... pourtant si simple: simplement BLANC.

      Et que dire de l'empire romain de Rome (empire, en fait, très cruel envers tout opposant), mais qui n'avait rien à foutre du dieu unique. Du moins jusque vers l'an 337 de notre ère... Puis se fut l'empire romain d'orient avec un "seul Dieu",qui a pris la relève... Empire tout aussi cruel envers ses opposants... Et à sa désintégration, se fut l'empire Ottoman (lui aussi evec un seul Dieu), qui l'a remplacé pendant près de 800 ans... Et cet empire était encore plus cruel que les précédents envers les populations sous son emprise. C'était le "crois ou meurt"... et au mieux paie, paie beaucoup... le tout, bien entendu, sans aucun droit.

      Le continent africain, pour sa partie subsaharienne était similaire par ses coutumes et pratiques: cuels. Le monde asiatique - ce que est de la Chine, c'était la dictature absolue (ce qui n'a pas changé du tout)... etc.

      En fait, pour le Maghreb et l'Asie mineure, la démocratie qui y est arguée, c'est comme dans les bandes dessinées où Iznogood veut être le Grand Vizir à la place du Grand Vizir...

  • Richard Lupien - Abonné 21 décembre 2020 10 h 27

    Le rôle de la France, de l’Angleterre et des USA....

    Monsieur Brousseau,
    Votre résumé de la situation au Moyen-Orient est plus qu'incomplet. Les américains via la CIA ont financé Ben Laden et les Talibans et cela sans vergognes à l’époque; ce que nous avons appris un peu tardivement.. Pour contrer l'influence de la Russie. Cela nous le savons.
    Il faut voir dans l’évolution des conflits au Moyen-Orient comment la France, l'Angleterre et les États-Unis ont aussi financé des groupes rebelles tels qu'Al-Qaïda et groupes satellites apparentés pour semer la confusion par des actes terroristes en dinamitant usines, édifices gouvernementaux etcétéra.
    Je vous recommande l’étude très poussée de l'ancien diplomate français au Moyen-Orient, (entre autres lieux), qui critique très sévèrement son propre gouvernement. Avec de nombreuses recherches et en s'appuyant sur des textes officiels.
    La France, l’Angleterre et les américains avaient tout intérêt à préserver leur mainmise dans la région. Tout comme l’état voyou nommé Israël.
    L’étude très fouillée de cet ancien diplomate français Michel Raimbaud long de 700 pages fait tomber les masques. À lire " Tempête sur le grand Moyen-Orient " aux éditions Ellipses.