L’école et le racisme

Il semble donc que la délicate question du racisme sera au programme de cette éducation à la citoyenneté que mettra en avant le gouvernement Legault.

Aimeriez-vous faire partie du groupe de travail qui aura à concevoir ce curriculum ? Vous devinez que ce ne sera pas une tâche facile. Voyons pourquoi.

Pluralisme et institutions démocratiques

On peut raisonnablement admettre que le fait de demander que l’école contribue à lutter contre le racisme est un objectif qui fait au Québec consensus, ou peu s’en faut. Cependant, et l’actualité nous l’a rappelé, au-delà de ce consensus, on trouve vite de sérieuses et profondes divergences de vues, qui portent notamment sur la définition du racisme et, partant, sur les moyens de lutter contre lui.

Une telle situation, par définition, n’est pas rare dans une démocratie libérale. Mais celle-ci a aussi mis en place des mécanismes et des institutions qui ambitionnent (si elles y parviennent, c’est une autre histoire…) de préserver certaines valeurs jugées fondamentales et de se tenir en quelque sorte au-dessus de la mêlée lorsque des désaccords surviennent.

Le droit en est un, qui veut préserver un idéal de justice par-delà d’importantes divergences de vues. Le procès Rozon nous montre une fois de plus combien un verdict peut parfois être sujet à controverse.

Les médias sont une autre de ces institutions. Ils doivent (ou devraient…) alimenter la conversation démocratique par une information la plus complète et la plus objective possible.

La science et les institutions qui l’incarnent, parmi lesquelles l’université, ambitionnent de préserver l’important idéal d’objectivité.

Le politique (et non la politique) aspire quant à lui à se placer dans la perspective du bien commun, justement par-delà les inévitables divergences de positions.

Qu’en est-il de l’école de ce point de vue ? Que doit-elle préserver ? La question est évidemment incontournable pour décider de ce qu’on mettra dans un cours dans lequel on traitera du racisme. Et quiconque s’attèle à la tâche de concevoir un tel curriculum devra y penser soigneusement.

Divergences

L’école est d’abord et avant tout une institution vouée à la transmission de savoirs.

S’agissant de la définition du racisme, l’actualité nous l’a abondamment rappelé, il y a, même parmi les spécialistes, des divergences de vues, parfois profondes, sur ce qu’est exactement le racisme, sur ce qui permet de le reconnaître en pratique et, par conséquent, sur les manières de le comprendre, de l’expliquer et, bien entendu, de lutter contre lui.

Le curriculum retenu devra, au-dessus de la mêlée si je puis dire, tenir compte de cela. Un immense et terrible ennemi de la mission de l’école est ici l’endoctrinement.

On ne voudrait surtout pas que les jeunes à qui on s’est adressé adhèrent inconditionnellement à une doctrine, ce qui reviendrait à fermer leurs esprits, alors que le rôle de l’éducation est précisément de les ouvrir et de permettre de penser par soi-même.

D’autant que l’école est aussi un lieu de socialisation et de formation du futur citoyen. Cela doit se faire à la lumière du savoir qu’on transmet, certes, mais aussi en fonction de valeurs et de finalités qu’on espère le plus possible consensuelles. En ce qui concerne le racisme, le droit et la justice seront ici de précieux guides. Mais il y a là aussi des divergences, parfois profondes. Considérez par exemple le procès en cours sur la loi 21. Faut-il voir du racisme dans cette loi ? Vaste question, mais dont la réponse n’est pas sans avoir un impact important sur ce qu’on dira ou non du racisme à l’école.

Et ce n’est pas tout. Car le plus difficile sera peut-être de ventiler selon l’âge des destinataires le contenu de ce curriculum consacré au racisme. On n’aborde évidemment pas de la même manière le racisme quand on s’adresse à des enfants de sept ans et quand on parle à de jeunes adultes de 15 ou 16 ans.

Une idée pourra ici vous aider un peu. Il s’agit de celle du curriculum caché, par quoi certaines choses, qui ne sont pas explicitement enseignées, sont néanmoins, simplement par la manière dont fonctionne l’école, apprises. Il sera peut-être sage de s’en remettre à lui en le pensant soigneusement pour, au moins pour certains apprentissages et à certains âges, transmettre des choses sur le racisme.

Alors ? Êtes-vous toujours prêt à vous atteler à cette grande, à cette importante et même à cette nécessaire tâche de définir un curriculum traitant de racisme pour l’école québécoise ? Bravo ! Et bon courage !

Je vous laisse avec un mot de Hannah Arendt, qui, justement, souligne l’importance, mais aussi la difficulté, de ce qui vous attend. Voyez plutôt. « L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité, et de plus, le sauver de cette ruine qui serait inévitable sans ce renouvellement et sans cette arrivée de jeunes et de nouveaux venus. C’est également avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu, mais les préparer d’avance à la tâche de renouveler un monde commun. »

Une lecture

Le Conseil supérieur de l’éducation vient de produire son Rapport sur l’état et les besoins de l’éducation 2018-2020. Il porte sur l’éducation au numérique et est accessible ici.

19 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 19 décembre 2020 07 h 13

    Arendt et la crise de l'éducation

    La crise de l’éducation est un chapitre de «La crise de la culture» publié en 1961 alors qu’elle vivait aux USA. Elle parle d’éducation d’une manière très large : il s'agit de l’idéologie transmise d’une génération à l’autre. Ce qui inclut l’apprentissage par les pairs (les amis), les parents, la société ambiante et l’école.
    L’école ne peut à elle seule transmettre une idéologie, ce qui s’apparenterait à l’endoctrinement. Cet endoctrinement pourrait être contredit par les pairs, les parents, et pour nous la «culture» de masse électronique. La culture d’aujourd’hui, c’est en partie la télé-réalité et le culte du faux.
    Arendt parle en partie de son expérience américaine des années 60. Les USA sont maintenant au bord de la guerre civile; le pardonné Flynn suggère la loi martiale pour renverser le processus électoral, ce qui a mené Hitler au pouvoir en janvier 1933. L’éducation publique (conditions et accès) s’est gravement détériorée aux USA depuis les années 60. Les sciences sociales chargées de critiquer les valeurs de la société sont expulsées de plusieurs «grandes» universités visant la production des serviteurs de l'économie, dont le trader Andrew Lahde se moquait après 2008. Le fardeau des enseignant(e)s est déjà écrasant.

    • Christian Roy - Abonné 19 décembre 2020 11 h 24

      @ Mme Labelle,

      Vous écrivez: "le pardonné Flynn suggère la loi martiale pour renverser le processus électoral (...)

      Que cette suggestion doit être douce aux oreilles de Mussotrumputine.

  • Pierre Rousseau - Abonné 19 décembre 2020 08 h 57

    L'éducation et l'endoctrinement

    « Un immense et terrible ennemi de la mission de l’école est ici l’endoctrinement. » (M. Baillargeon) Malheureusement, l'éducation est souvent utilisée comme instrument d'endoctrinement. Les pensionnats « indiens » en sont un bon exemple car ils étaient conçus pour « civiliser » les enfants autochtones et leur enlever leurs langues et cultures originales pour en faire des petits « blancs » en les « émancipant ». L'Allemagne hitlérienne a aussi utilisé l'éducation à des fins de propagande ethnique pour justifier le pogrom anti-juifs et anti autres soi-disant « sous-hommes ».

    Donc, le racisme a aussi fait partie des curriculums des écoles dans certaines sociétés y compris ici même au Canada et rien de dit que ça ne continue pas encore aujourd'hui, les chemins de l'enfer étant pavés de bonnes intentions. Alors, la question qui tue : est-ce que combattre le racisme à l'école constitue de l'endoctrinement et, si oui, est-ce une forme d'endoctrinement qui est souhaitable et justifiable ?

  • Marc Gagnon - Abonné 19 décembre 2020 09 h 01

    Enseigner la discrimination et non le racisme

    Il faudrait plutôt enseigner les effets de la discrimination. C'est la discrimination qui est néfaste et qui peut être combattue, interdite et maitrisée. Ce qui n'est pas le cas pour le racisme.

    • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2020 10 h 53

      Et ce vaste chantier de l’éducation visant la prévention de la discrimination comprendra sûrement la composante suivante de la Charte des Droits et Libertés de la Personne : « Toute personne a droit à la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur la race, la couleur, le sexe, l’identité ou l’expression de genre, la grossesse, l’orientation sexuelle, l’état civil, l’âge sauf dans la mesure prévue par la loi, la religion, les convictions politiques, la langue, l’origine ethnique ou nationale, la condition sociale, le handicap ou l’utilisation d’un moyen pour pallier ce handicap. »

      L'éducation sur le racisme englobera la discrimination basée sur la race, la couleur, l’origine ethnique ou nationale, ce qui devrait être suffisant pour comprendre de quoi il s’agit en 2021.

      Marc Therrien

  • Réal Gingras - Inscrit 19 décembre 2020 09 h 22

    Oui, la tâche n'est pas facile

    La tâche n’est facile effectivement monsieur Baillargeon.

    Je pense que les membres du groupe de travail devraient au préalable faire quelques lectures pour être en mesure de faire des recommandations éclairées et sages sur la question de l’origine des espèces.

    L’origine des espèces, Charles Darwin, édition Marabout
    Tristes tropiques , Claude Lévi-Strauss, édition Plon
    Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin , édition Gallimard
    Le livre de la vie, sous la direction de Stephen Jay Gould, édition du Seuil

    ...et plusieurs autres.

    Un programme scolaire voulant aborder cette question ne peut pas errer dans ses objectifs.
    Une ligne du temps géologique est nécessaire. Il faudra expliquer que l’être humain , au moins depuis Homo Sapiens ,
    sinon d’Australopithèque a évolué pendant des millions d’années , etc.
    La recherche et les arguments développés, n’apportent aucune preuve décisive en faveur de l'existence de races dans l'espèce humaine.

    “Les humains sont inclassables. Ils ont tous une origine commune récente et ne sont pas séparés. Leur variation est continue, les populations se mélangent et s’interpénètrent depuis toujours. Pensez à la transfusion sanguine : seuls comptent les groupes sanguins – les mêmes partout, sans référence aux aspects physiques ou aux origines géographiques.”


    Quels textes devront lire les étudiants du secondaire? Quelles seront les mises en situation?

    Comment expliquer qu’il y a un débat sur l’existence des races?
    Les races dans un regard évolutionniste existe-t-elle vraiment?
    Si les races n’existent pas , le racisme alors n’existe pas.
    Il ne faudra surtout pas tomber dans la simplicité ou le cliché.
    Faut-il plutôt parler d’espèce?

    Effectivement , bon courage à tous ceux qui se pencheront sur ce curriculum.

    Sur ce, je souhaite à tous un Joyeux temps des Fêtes

    • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2020 11 h 12

      Et c’est là qu’on verra aussi l’enchevêtrement et l’interpénétration des divers systèmes qui composent la vie humaine, la nature humaine, la condition humaine, appelez-ça comme vous voulez, et qu’on pourra entre autres expliquer comment le concept de la race ne se réduit pas à la biologie, mais se pense en anthropologie ou en ethnologie, par exemple.

      Marc Therrien

    • Christian Roy - Abonné 19 décembre 2020 11 h 29

      À lire votre commentaire M. Gingras, vous me donnez l'impression de correspondre aux critères pour faire partie de ce groupe de travail.

  • Denis Blondin - Abonné 19 décembre 2020 10 h 54

    Le refus de foir

    Monsieur Baillargeon,
    je vous donne parfaitement raison sur vos mises en garde concernant l’enseignement portant sur un problème social aussi complexe et aussi profond que le racisme systémique, celui qui se terre jusque dans l’inconscient des personnes les plus ouvertes à la diversité.

    Je n’ai pas de proposition à faire en termes de méthodes pédagogiques. Par contre, concernant le fond de la question, j’aimerais vous signaler l’existence d’une recherche que j’ai menée de 1987 à 1990, une recherche subventionnée par des fonds publics (Fonds FCAR) et dont les résultats ont été publiés en 1990, sous le titre L’Apprentissage du racisme dans les manuels scolaires (Agence d’ARC, Montréal). L’édition est épuisée, mais si cela vous intéresse, vous pouvez vous adresser à l’auteur.

    Je ne tenterai pas de résumer cette recherche ici, si ce n’est pour dire qu’elle aborde le racisme sur le plan cognitif et non pas sur celui des valeurs, de sorte qu’il serait plus approprié de parler de racialisme, et qu’elle décrit un système qui est conçu de façon à demeurer inconscient, et reposant sur la dissociation des informations concernant le Nous et celles appliquées aux Autres, et sur leur inversion systématique.

    J'ajouterais que cette contribution a jusqu'ici été ignorée par la communauté universitaire québécoise, pas tellement parce qu'elle brandissait le mot « racisme » jusque dans son titre, mais surtout parce qu'elle débouchait sur une remise en question des fondements mêmes de certaines disciplines, notamment l'histoire et la géographie.

    Denis Blondin, anthropologue.

    • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2020 12 h 33

      Je n’ai pas lu votre recherche. Cependant, j’intuitionne que, quand il s’agit du racisme sur le plan cognitif, on peut y explorer l’éventail des préjugés et stéréotypes acquis suivant la transmission culturelle qui constitue le terreau propice à la discrimination.

      Marc Therrien