Le dindon de la farce

Le premier ministre François Legault pourrait fouiller dans ses vieilles notes pour démontrer encore plus clairement à quel point l’insuffisance des transferts fédéraux peut constituer un danger pour les finances publiques du Québec et les services offerts à la population. Il s’était longuement penché sur la question il y a quinze ans, quand il avait rédigé son rapport sur les « finances d’un Québec souverain ». Il pourrait reprendre mot pour mot ce qu’il écrivait à l’époque.

« Le gouvernement fédéral continue à sous-évaluer systématiquement sa marge de manœuvre au moment où plusieurs administrations provinciales sont plongées dans des déficits d’exploitation ou font face à un sous-financement des services de base à la population », peut-on y lire.

M. Legault reprenait à son compte le constat de la Commission sur le déséquilibre fiscal, présidée par l’ancien ministre libéral des Finances Yves Séguin, dont le rapport avait été présenté trois ans plus tôt : alors que la croissance des revenus du gouvernement fédéral excédait celle de ses dépenses, c’était exactement l’inverse au Québec. Son incapacité à suivre le rythme de l’augmentation des coûts des services de santé était déjà au cœur du problème. La seule différence est que le rattrapage réclamé jadis a été multiplié par quatre depuis.

M. Legault dénonçait aussi la façon dont Ottawa utilisait les bénéfices de ce déséquilibre pour envahir les champs de compétence provinciale en imposant des conditions à une aide financière accrue. Bien entendu, tout cela le menait à une tout autre conclusion qu’aujourd’hui. Ses calculs, validés par une brochette d’experts, démontraient qu’un Québec indépendant passerait d’un déficit de 3 milliards à un surplus de 13,8 milliards.

  

Il faut dire que sa réflexion sur le déséquilibre fiscal a fluctué de façon étonnante au fil des ans et de son intérêt politique du moment. En 2015, alors que le PQ proposait de réactualiser son étude sur les finances d’un Québec souverain, M. Legault, devenu entre-temps chef de la CAQ, a décrété que la question était dépassée, dans la mesure où il n’y avait plus de surplus à Ottawa, le gouvernement Harper l’ayant fait disparaître à coups de baisses d’impôt.

L’austérité dans laquelle le Québec était plongé n’était apparemment due qu’à la turpitude du gouvernement Couillard. D’ailleurs, la question constitutionnelle n’intéressait plus l’ancien souverainiste, jadis si pressé de quitter la fédération. La solution consistait plutôt à accroître la richesse du Québec. C’était à se demander pourquoi personne n’y avait pensé avant !

La pensée magique ayant démontré ses limites par une série de déconvenues en élection partielle, M. Legault a senti le besoin de se repositionner en concoctant un « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec », dans lequel il redécouvrait que « le déséquilibre fiscal entre les provinces et le fédéral est encore bien réel, notamment en raison du poids des dépenses de santé ». Bien entendu, il ne proposait plus de faire l’indépendance, mais plutôt qu’Ottawa transfère au Québec de nouveaux points d’impôt, auxquels il a renoncé depuis, et que le pouvoir fédéral de dépenser dans les champs de compétence des provinces soit encadré.

  

Depuis qu’il est premier ministre, M. Legault n’a jamais voulu répondre à la question suivante : qu’est-ce qui a changé au Canada depuis l’époque où il estimait que la seule solution possible pour le Québec était d’en sortir ? Il serait en effet gênant de reconnaître que rien n’a changé, sinon pour le pire, tout en disant qu’il est avantageux d’y rester. À force de multiplier les rendez-vous manqués, on risque toutefois de passer pour le dindon de la farce. II n’y a aucun problème à ce que M. Legault se fasse le champion du français et de l’identité québécoise, bien au contraire, mais cela ne doit pas servir de diversion.

En 1988, Robert Bourassa avait pesé de tout son poids pour favoriser la réélection des conservateurs de Brian Mulroney dans l’espoir que l’accord du lac Meech relance la relation entre le Québec et le reste du Canada sur de nouvelles bases. De la même façon, M. Legault cache de moins en moins son souhait que l’arrivée à Ottawa d’un gouvernement dirigé par Erin O’Toole vienne justifier sa conversion au fédéralisme. S’il fallait que Justin Trudeau retrouve une majorité à la Chambre des communes…

Bien des souverainistes qui ne croient plus à une résurrection du PQ tentent de se convaincre qu’après avoir frappé le mur canadien, M. Legault reviendra à ses premières amours. Dans son plus récent sondage, la firme Léger a voulu mesurer les chances du Oui dans un référendum que lui-même déclencherait. Cela ne lui ferait gagner que deux petits points. Comment s’en étonner si lui-même dit qu’il voterait non ?

Rectificatif : dans ma chronique de jeudi, une malheureuse distraction m’a fait écrire que David Heurtel avait été invité à choisir entre son poste de ministre du Travail dans le gouvernement Charest et ses intérêts dans l’entreprise d’asphaltage familiale. Il s’agissait bien sûr de David Whissell. Toutes mes excuses.

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