Noël cruel

Rappelons que 2020 fut un éveil collectif devant bien des réalités isolées.
Photo: Getty Images Rappelons que 2020 fut un éveil collectif devant bien des réalités isolées.

C’était en février dernier, aussi bien dire d’un autre siècle. Nous étions en safari, en Subaru, dans la réserve de Pilanesberg, en Afrique du Sud, entourés d’une horde de géants au cuir usé, crevassé, sale, poussière de savane sur gris charbon, larges oreilles en éventail marquant le rythme au ralenti. Arrachant les branches de feuillage de leur trompe, calmes et silencieux dans ce pillage à la ramasse, ces grands et petits bimbos ignoraient souverainement notre présence d’insignifiants mammifères de métal.

Jay, Lucie et moi étions médusés par leur présence. Nous faisions partie du groupe rassurant et protecteur de pachydermes. Nous allions repartir après leur passage lorsque nous avons aperçu un éléphant seul, au loin, marchant au milieu de la route et bloquant notre passage.

Tout indiquait un état de contrariété dans sa démarche. La façon de se mouvoir les oreilles, le regard, la posture de la tête ; sa frustration se dirigeait droit vers nous, menaçante. Nous n’avons pas eu le temps de fermer les vitres, il a frôlé le véhicule, cinq tonnes de colère bien pesée, bloquant la lumière et notre respiration, la vidéo en témoigne.

Un ange est passé. De larges coulisses de sueur coulaient le long de sa tête (j’appris plus tard que c’était du musth, une épaisse sécrétion accompagnée de comportements agressifs) et tout en cet individu appelait à nous faire reculer.

Personne n’apprend, personne n’aspire, personne n’enseigne à supporter la solitude

 

C’est une voiture à une trentaine de mètres de nous qui a pris la charge. L’éléphant solitaire lui a administré un petit coup de fesses en passant, histoire de dire : « Dégage, morpion. »

La jeep a levé de terre puis est retombée sur ses pneus. Plus de peur que de mal (nous avons parlé à la famille après), mais le misanthrope avait déversé sa colère sur plus petit que lui sans renverser l’importun. Il aurait pu.

Un guide m’a expliqué pourquoi un éléphant mâle est exclu de la horde : les femelles estiment qu’il ne pue pas assez. Aucune idée comment les femelles en question ont pu exprimer leurs préférences entre les phéromones, le patchouli et le goudron.

Il semblerait que plus le mâle est odorant, plus il est attirant. Chacun ses goûts. N’oublions pas que le musc des parfums est tiré d’une glande sexuelle.

Pourquoi je vous raconte ce plus beau « F*&# you » de 2020 ? Parce que la solitude peut rendre fou, agressif ou dépressif.

Solitude choisie ou subie

En 2020, toutes les solitudes ont chanté en canon. Certains en sont morts. En général, les plus vulnérables, vieillards fragilisés et autres taxés par des enjeux de santé mentale, ont encaissé durement. Ce sera un Noël cruel, inédit, mais rappelons ici qu’une personne âgée sur cinq vivait avec cette réalité avant la pandémie, sans liens.

« Or, on sait aussi depuis quelques années que les gens qui se sentent seuls ont tendance à développer la maladie d’Alzheimer plus tôt que ceux qui sont peu sensibles à l’isolement, d’où l’importance de maintenir un maximum d’interactions sociales auprès des personnes âgées », pouvait-on lire dans un texte de ma collègue Pauline Gravel cette semaine.

« Une chance que j’ai des miroirs et des fenêtres chez moi, j’ai l’impression d’avoir de la compagnie lorsque je croise mon reflet », m’a confié ma mère pas du tout alzheimer et rompue à la solitude.

Rappelons que 2020 fut un éveil collectif devant bien des réalités isolées. J’interrogeais un intervenant en soins spirituels en santé mentale à ce sujet. Œuvrant en milieu hospitalier, il a eu cette réponse lucide et un peu baveuse : « La détresse psychologique est parfois une composante de la solitude. Dans un contexte de pandémie, il y a encore plus de zones de souffrance. Une foule de gens ont atteint cette zone. Bienvenue dans notre réalité de tous les jours… »

Toute production importante est l’enfant de la solitude

 

Et ça fait quoi, un intervenant en soins spirituels ? « On souffre avec eux. Ils se font traiter, mais personne n’a mal avec eux. » J’ai aimé cette réponse. Une présence est un pansement dans certains cas.

J’ai retrouvé mon ami Jay au téléphone la semaine dernière. Il m’a souligné à quel point la pandémie mondiale nous a rendus plus humbles. Les dieux de l’Olympe ont puni notre vanité. « Nous sommes des enfants de l’arrogance ou de la peur », m’a glissé Jay. 2020 nous aura donné un coup de fesses d’éléphant au passage. Tassez-vous du chemin, microbes.

Tromper la solitude

François Legault a bien saisi les enjeux psychologiques liés à la solitude subie en permettant aux personnes seules de se joindre à une autre bulle familiale durant la période des Fêtes.

Pour ceux qui n’ont pas de bulles, j’ai terminé de lire L’éloge de la solitude de Véronique Aïache.

On y trouve mille et une raisons d’apprécier sa propre compagnie sans la tromper.

L’auteure nous rappelle que la solitude redonne vie à l’envie de faire tout ce dont nous nous privons avec les autres, elle permet d’être vrai, authentique, de faire du ménage intérieur, elle apprend l’indépendance affective, favorise la réflexion ou la créativité, sacralise le silence et peut mettre de bonne humeur, si affinités. C’est un art.

Dans une société individualiste où peu de gens, ironiquement, savent quoi faire de la solitude (il faut la différencier de l’isolement), les écrivains sont de bons compagnons, les créateurs de tout ordre aussi, les philosophes et les chats.

Véronique Aïache nous explique combien les félins sont des maîtres de solitude, de farniente sans culpabilité et d’abandon.

Je termine cette année atypique le cœur empli de gratitude pour ce qu’elle nous a tous apporté en lucidité, nous montrant qu’on ne peut exister sans les autres, que le lien vaut mieux que les biens. Et j’ai le cœur empli de tristesse pour ceux dont la vie a été complètement chamboulée matériellement, professionnellement et psychologiquement.

Samedi dernier, j’ai médité virtuellement avec une horde de 3500 personnes qui exprimaient leurs réactions diverses face à l’incertitude actuelle : anxiété, besoin de contrôle, ruminations, tristesse, repli sur soi, paranoïa, désarroi.

Une main sur le cœur, nous nous sommes connectés individuellement les uns aux autres durant une heure. Une main sur le cœur, je nous souhaite beaucoup d’apaisement en cette fin d’année.

Seul-e(s) et ensemble.

cherejoblo@ledevoir.com

La chute lente de Vernon

Je viens de recevoir le roman Vernon Subutex. Tome 1 (les trois tomes ont été écrits par Virginie Despentes entre 2015 et 2017), superbement adapté en bédé par Luz, l’ex de Charlie Hebdo. Cette histoire d’un disquaire lambda, Vernon, qui se retrouve à la rue à cause du capitalisme sauvage et de la dématérialisation, est toujours à propos cinq ans plus tard, et encore bien davantage avec la pandémie qui a assassiné les divers milieux culturels.

Les nouveaux sans-abri cultivés, les abonnés aux paniers d’alimentation pour affamés malchanceux et autres campeurs de la rue Notre-Dame trouvent ici une voix. Ce roman social devenu graphique nous montre les inégalités, les injustices, les paumés accidentels qui apprendront le métier sur le tas, à la dure, dans la rue.

Despentes avait vu cruellement juste. Et on ne sait plus qui sera le prochain Vernon. En attendant, beau cadeau pour ceux qui préfèrent le dessin à la prose. On y retrouve Despentes en couleur. 


Joblog

Revu l’excellent film Into the Wild, tiré du récit Voyageau bout de la solitude, qui relate l’aventure du jeune Christopher McCandless, seul, en Alaska. Ce film de Sean Penn est devenu un classique des road trips minimalistes où se rencontrent les leather tramps (vagabonds en bottines de cuir) et les rubber tramps (vagabonds en VR). Une critique jusqu’au-boutiste du système et un jeune homme en quête de lui-même qui ne laisse personne indifférent sur son passage. Sur Netflix. 

Savouré le film La vie devant soi tiré du roman de Romain Gary (sous le nom d’Émile Ajar et pour lequel il avait gagné un second Goncourt). Réalisé par Edoardo Ponti, il m’a donné envie de relire le livre. La solitude des personnages, Momo et Madame Rosa (Sophia Lauren), se lie dans l’adversité. Celle qui secourait devient celle qui est secourue. Une jolie fable à hauteur d’enfant. Sur Netflix. 

Pris congé pour plonger dans les livres, les séries, mes chaudrons, des projets qui nécessitent la solitude. J’en profite pour vous souhaiter un beau Noël, quel qu’il soit, où qu’il soit. De retour le 15 janvier.

Aimé le calendrier de philosophie Un jour, un philosophe, une citation. De quoi occuper chaque jour d’une pensée profonde. Comme le disait Diogène (ce minimaliste qui vivait dans un tonneau vide) à l’empereur Alexandre qui voulait l’aider : « Ôte-toi de mon soleil. »



À voir en vidéo