La malédiction de «Dune» à déjouer

Les plus superstitieux y verront les effets pernicieux de la fameuse malédiction de Dune, qui frappe les adaptations à l’écran (ou leurs tentatives) du roman culte de Frank Herbert (1965). Science-fiction la plus vendue à travers le monde. Une foule d’admirateurs porte aux nues ses mystères galactiques et rêve au chef-d’œuvre audiovisuel né de son univers.

Tournage avorté pour Alejandro Jodorowsky au cours des années 1970 (un documentaire en retrace l’ambitieuse saga). Abandon du projet pharaonique par Ridley Scott déclarant forfait après sept mois de travail. Aventure cauchemardesque de David Lynch qui mena l’entreprise à terme en 1984. Sans accès au final cut — droit au dernier montage — il y aura perdu la carte, la boussole et sa sérénité d’esprit : des scènes coupées ou retournées, une voix hors champ ajoutée, sa vision d’ensemble compromise. L’échec de ce film (que certains réhabilitent aujourd’hui) lui crève encore le cœur. Au point d’avouer son refus de voir le prochain Dune à sortir du chapeau, tant sa blessure suppure encore. Une mini-série américaine en trois parties de John Harrison avait été programmée au début des années 2000 sans éblouir, faute de moyens suffisants pour la propulser vers les cieux.

Le cinéaste québécois Denis Villeneuve, dont le nom brille au firmament du septième art américain, allait livrer au cinéma, la tête haute, « son » Dune le 1er octobre 2021, après un long report de sortie (prévue initialement le 18 décembre 2020) à cause des mesures de confinement.

Pour une fois que le roman de Herbert semblait prendre somptueusement son pied au grand écran… Villeneuve considère cette adaptation à immense envergure (165 M$ US) comme son meilleur film. La bande-annonce en offre des images magnifiques. Tout roulait pour le mieux.

Hélas ! le film traverse des zones de turbulence qui n’ont rien à voir avec l’adresse du capitaine. Mais tout à voir avec la crise sanitaire qui touche les grands studios américains en perte de sous, leurs mégaproductions sous le bras dans l’attente de meilleurs jours. Ajoutez que certains majors ont été rachetés par des entreprises non vouées au septième art et prêtes à changer ses modes de diffusion sans états d’âme. Et ce, à l’heure où les plateformes numériques grugent l’espace du cinéma, sous accélération pandémique, en transformant les habitudes de consommation du public. Sauf que certains films, avec effets sonores et visuels de haute voltige, sont faits pour briller au grand écran.

Voici Denis Villeneuve aux abois, comme Christopher Nolan qui rageait de concert avant lui. Le réalisateur d’Incendies et de Blade Runner 2049 y est allé de déclarations chocs au magazine Variety et ailleurs, fulminant avec raison.

Son Dune à lui, il en estime la trajectoire menacée. Depuis que le gros studio Warner Bros a prévu de sortir en 2021 les films simultanément au cinéma et sur la plateforme HBO Max, Dune est pris en otage. Cette décision d’affaire du groupe AT&T, qui avait racheté WarnerMedia en 2016, il l’a apprise à travers les médias. Sans la digérer.

Villeneuve, plus de 35 ans après le film de Lynch, trouve que ce modèle peut tuer la franchise Dune destinée aux fans de l’œuvre. Il n’a rien contre la diffusion en continu, mais pour un film de cette amplitude, « une expérience cinématographique unique », c’est le casse-pipe assuré. Bonjour le piratage qui risque de vider les salles et de larguer les suites prévues !

À ses yeux, AT&T « ce Mammouth des télécommunications » n’éprouve de l’amour ni pour le cinéma ni pour le public, et sa stratégie ne servirait qu’à éponger la dette colossale traînée par l’entreprise. Les vedettes de Dune appuient Villeneuve dans son combat, dont l’acteur principal Timothée Chalamet. Le coproducteur de Dune, Legendary, songe à faire interdire la sortie simultanée sur HBO MAX. AT&T se cramponne à sa décision. Combats en vue.

Le cinéaste croit au septième art en tant qu’expérience collective et legs précieux. Pour lui, la responsabilité de son industrie ne saurait se réduire aux intérêts économiques, mais possède une mission culturelle essentielle. Rêve en couleur ? Romantisme d’une autre ère ? Pas sûr. Car sa voix porte au loin, du haut de son œuvre ultra attendue. Et d’autres réalisateurs de premier plan se lèvent pour protester en chœur.

Oui, le cinéma, très onéreux surtout à Hollywood, est saigné à blanc par les confinements planétaires. Oui, sa machine distributrice a subi des bris majeurs au grand écran. Oui, des véhicules hybrides prennent la relève des modes traditionnels. Mais s’il parvient à déjouer la malédiction de Dune et à gagner sa cause, le cinéaste québécois poussera aussi le milieu du cinéma à mieux se positionner face à son avenir. Et ce questionnement-là, s’il fait boule de neige, n’aura pas de prix.

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