Parfaire le système, pas la victime

Depuis mardi, j’ai mal partout. C’est comme ça pendant quelques jours chaque fois que l’actualité annonce un déni de justice pour une survivante. Toujours, j’ai le sentiment d’étouffer, quelque peu. C’est qu’il y a le Système, avec un grand S, qui me dit qu’il serait peut-être mieux de ravaler mes paroles, comme celles de toutes les autres survivantes. Parce que la « bonne » façon de dénoncer, elle n’existe pas encore.

Cet été, le mal est venu avec la vague de dénonciations sur les réseaux sociaux et, surtout, la façon dont on a dénigré ces femmes qui prenaient ainsi la parole, et qu’on a refusé de considérer, elles aussi, comme des courageuses. « Ce n’était pas la bonne façon de faire les choses, allez vers la police », nous conseillait-on, avec des degrés variables d’agressivité, de condescendance et de paternalisme.

Cette semaine, j’ai mal parce que Gilbert Rozon est acquitté, et parce que la juge trouve la version de la victime crédible, mais affirme que ce n’est pas suffisant, et parce que le député Harold LeBel est arrêté pour agression sexuelle, et parce qu’il se trouve des hommes pour décrier le fait qu’il perde sa place au caucus du Parti québécois et parce qu’on conjecture sur l’identité de la personne qui a porté plainte avec une incurie palpable pour son bien-être.

J’ai particulièrement mal à la tête quand l’actualité révèle une histoire qui touche des élus et le milieu politique de manière générale, parce que c’est un environnement dans lequel j’ai baigné vers mes 20 ans et dont je suis sortie assez rapidement, pour toutes sortes de raisons qui se seraient values seules, et aussi parce que je suis devenue une survivante.

Être une jeune femme et s’intéresser à la politique, pour moi, à cette époque-là, ça voulait dire garder une liste mentale. Il y avait ces élus et ces conseillers de plusieurs partis politiques avec qui on nous déconseillait de nous retrouver coincées quelque part. Ou encore ce journaliste de la colline, qui aurait eu des manières peu orthodoxes de se trouver des sources dans les bars de Grande Allée. Ou ce militant, bien placé professionnellement, qui évoquait la possibilité de « fermer des portes » à ceux qui lui disaient non. Ou cette jeune femme que l’on aurait amenée à disparaître du milieu pour protéger la réputation d’un personnage important. Impossible pour moi à l’époque de distinguer tout le vrai du faux. Mais j’en concluais qu’il valait mieux, en tout temps, rester sur mes gardes.

Depuis, Alice Paquet a dénoncé Gerry Sklavounos. Et on a promis de réfléchir au sexisme en politique, tant à Québec qu’à Ottawa. Il y a eu #AgressionNonDénoncée et #MoiAussi. Il y a aussi eu des allégations lancées contre des chefs de parti politique, qui ont tout nié en bloc, et on est passé à autre chose. Avec l’arrestation de LeBel mardi, je me dis que ça change, ça change, certes. Mais, aussi, que ça ne change pas.

Je ne sais pas qui est cette « victime parfaite » qui peut avoir gain de cause avec les règles actuelles du Système, mais ce n’est pas moi ni l’immense majorité des femmes qui m’entourent et qui m’ont confié leurs histoires. Je suis imparfaite dans mon vécu, mais aussi dans mes désirs.

J’ai beau m’efforcer, je ne vois pas comment le fait d’enfermer des êtres humains dans une cage pour un nombre modulable d’années apporte un sentiment de paix et de justice rendue, ou de la guérison. Je sais que je suis loin d’être seule à aussi être « imparfaite » de cette façon-là. Dans un monde où la plupart des victimes connaissent leurs agresseurs, nous sommes nombreuses à ne pas souhaiter les options de punition que le Système nous impose, sans nous consulter. D’autant plus lorsqu’il est question d’enfants qui pourraient être séparés de leur père. Les femmes se taisent donc souvent pour se protéger elles-mêmes des préjugés de la police, de la violence des procès, de la haine sur les réseaux sociaux et de l’exclusion de leurs familles et cercles d’amis. Mais aussi parce que, malgré la blessure infligée par l’agresseur, un souci pour son sort peut persister dans plusieurs contextes. Cette satanée empathie rend la victime encore plus imparfaite, selon les tribunaux et la psychologie dépourvue de nuances que l’on voudrait apposer sur les survivantes. On nous accuse d’être des sorcières vengeresses, mais en fait, souvent, on ne l’est pas « assez » pour ce Système.

Les changements nécessaires à la libération de la parole, mais aussi à la justice, à la réparation, à la guérison et à la transformation des mœurs, sont tellement vastes que je ne sais pas s’il faut parler de réforme plutôt que de révolution. La voix et l’expérience du Système d’une courageuse comme Annick Charette, je l’espère, aideront à construire un soutien populaire autour d’une transformation ambitieuse de nos institutions.

Les dénonciations individuelles qui n’obtiennent pas gain de cause servent aussi à faire la démonstration que le Système doit être revu et corrigé de fond en comble, nous dit-on, pour ne pas qu’on se décourage. C’est vrai, mais c’est aussi un immense fardeau à faire porter sur les épaules des survivantes. Ne pourrait-on pas, après ce sombre 15 décembre, considérer que cette preuve est faite une bonne fois pour toutes ?

Ne pourrait-on pas aussi se promettre, en cette fin d’année difficile, de cesser de chercher à parfaire les victimes et de se concentrer plutôt sur tous les défauts, les trous de mémoire, les mœurs troubles, les erreurs de jugement, les comportements « provocants » et les alibis bancals de notre système judiciaire et de notre société ?

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