Anti-palmarès d’une année sans bon sens

On vous sert le meilleur du cru 2020 dans ce cahier. Reste que l’année, avec son lot de tragédies pandémiques — le secteur culturel a bu la tasse —, nous a fourni de gros couacs et des cris dans le vide. Un anti-palmarès s’imposait. Du moins quelques rappels du pire et parfois du plus cocasse au royaume des arts et des lettres sous les assauts d’un virus qui gangrena aussi les esprits.

Salles de spectacles, théâtres, musées et cinémas fermés, festivals annulés, artistes en questionnement — Dois-je changer de job ? —, public tourné de façon massive vers les plateformes numériques américaines qui empochent le pactole et sont mortes de rire. N’en jetez plus !

Chez nous, les institutions culturelles auront assuré de concert la livraison d’œuvres à domicile par l’entremise de nos écrans, et c’est tant mieux. Sauf que bien des spectateurs, désormais méfiants à l’égard du contact humain, estiment tout compte fait agréable de pouvoir visionner des spectacles en pantoufles, sans avoir à déambuler à travers les chantiers urbains pour y assister en chair et en os. La dématérialisation de l’art vivant a pris un dangereux coup d’accélérateur. Cette foutue année 2020 déteindra sur les suivantes.

Un brin de cynisme aidant, convenons que la cuvée nous a offert des spectacles à hauteur de son étrange millésime. Et tandis que maints films porteurs d’Hollywood attendaient des jours meilleurs pour voir le jour, le sommet du divertissement d’horreur mâtiné de suspense et de comédie — le mélange des genres a la cote — nous sera venu de la Maison-Blanche.

 

Après le surréaliste feuilleton électoral et post-électoral américain, on décerne la palme de la pire prestation télévisuelle à Rudy Giuliani, avocat du président, suant sa teinture noire à pleines joues sur roulement d’yeux fous et débit de sottises, en une conférence de presse d’anthologie. Avec mention spéciale à Donald Trump, infecté par le coronavirus, lors de la grandiloquente scène du balcon, sur arrachage de masque devant un public béat ou ahuri. À lui aussi, la couronne pour l’ensemble de son œuvre. La réalité, détrônant la fiction en cette année folle, mérite un hommage vibrant.

Au Québec, plusieurs artistes, en une vague estivale à hauteur de tsunami, ont subi des dénonciations d’ordre sexuel. Souvent à raison, car le milieu, sex, drug and rock roll, peut enfanter des abus de pouvoir criants, voire criminels. Mais parfois de façon excessive, car certains lynchages des tribunaux populaires ont brisé des carrières, avec des sanctions démesurées. D’où bien des malaises…

Le bon sens fut le grand perdant de l’année, un vent de radicalisme ayant soufflé sur les esprits échaudés par le confinement, la peur et l’ennui. Les groupes militants de gauche ont aidé à l’évolution des mentalités, en défendant les droits des femmes dans la foulée du mouvement #MoiAussi, des Noirs à travers Black Lives Matter, à la suite de l’assassinat de l’Afro-Américain George Floyd, des Autochtones après la mort infamante de l’Attikamek Joyce Echaquan.

Effet pervers de ces croisades : leurs appels à la censure d’œuvres passées heurtant les sensibilités de l’heure. Les hauts cris inopinés ont nui à de justes causes avec tentatives (avortées au bout du compte) de mise au ban de livres, d’émissions et de tout ce qu’on voudra. À l’université, pour condamner l’emploi du mot en n dans un cadre d’enseignement ou pour mettre au rancart le brillant essai de Pierre Vallières Nègres blancs d’Amérique, à Radio-Canada afin d’éliminer un épisode de La petite vie qui s’en prenait pourtant au racisme par l’absurde. Que de confusion !

Notre société, pas trop férue de littérature en temps normal, s’est bel et bien enflammée pour les suggestions de lecture du premier ministre François Legault. Faute de répondre aux goûts de ses détracteurs, sa liste avait été écartée des réseaux sociaux par l’Association des libraires du Québec, avant réhabilitation sous un nouveau tollé.

Il est gravissime de vouloir sabrer l’héritage culturel d’un peuple et de nier la liberté de citer un ouvrage ou un autre. Nombreuses furent les voix à dénoncer ces dérives de la gauche. Mais la droite, de son côté, par conservatisme, n’a pas su reconnaître aux militants les mérites de leurs combats pour l’égalité sociale. Les dialogues de sourds, déjà amorcés dans le passé, n’ont jamais paru aussi véhéments qu’en cette improbable année 2020.

La culture fut l’otage de ces prises de bec. Assez pour décerner un prix citron aux irréductibles de tous bords tous côtés, aveugles au panorama artistico-social d’ensemble sous les lorgnettes étroites du dogmatisme. Mieux vaudrait pour chacun évaluer les effets des positions extrêmes catapultées sur un Québec en plein désarroi. Comme sur le monde des arts, qui n’avait nul besoin de couperets pour ajouter au cauchemar de l’année pourrie qu’il vient de traverser.



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