Porno, morale et révolution

Rappelons-nous l’époque du régime féodal et du servage en Europe, ou encore les régimes esclavagistes un peu partout dans les Amériques. Longtemps, on a imaginé ces régimes éternels et inévitables, comme les seules façons par lesquelles la production agricole était envisageable. Pourtant, les masses réduites en servitude ont résisté, et les mouvances abolitionnistes se sont organisées. Abolitionnistes de quoi, au juste ? Non pas de l’agriculture elle-même, bien sûr. Mais des forces d’exploitation au cœur de l’organisation de la production agricole. La précision peut sembler anodine, mais elle est importante. Car il y a des secteurs d’activité aussi vieux et incontournables que l’agriculture dans l’histoire de l’humanité que l’on souhaiterait bel et bien « abolir », puisqu’on peine à les imaginer au-delà de leurs conditions contemporaines.

Car, oui, ceci n’est pas une chronique sur l’agriculture, mais sur l’industrie du sexe, et plus précisément la pornographie, en vue du scandale lié à la traite et à l’exploitation sexuelle des mineurs sur PornHub révélé cette semaine dans le New York Times.

Surtout, ceci est un plaidoyer pour une imagination politique qui nous semble pour le moment profondément irréaliste et inatteignable. Une invitation à envisager et à accepter que, pour les hominidés comme pour les grands singes qui sont les plus proches de nous, d’ailleurs, la sexualité a toujours eu et aura toujours une dimension sociale qui va plus loin que les seuls besoins reproductifs de l’espèce. Un rappel qu’il peut exister des rapports sexuels consensuels entre personnes de tout genre dont chacun tire bénéfice pour une raison ou une autre, en dehors du couple tel que compris dans nos sociétés au XXIe siècle. Que l’imagination joue un grand rôle dans les sexualités humaines et que le recours à des images qui stimulent l’imagination sexuelle — le concept de base de la pornographie — n’est donc pas une idée particulièrement moderne ni intrinsèquement liée à l’invention de l’Internet ou de la vidéographie. Qu’anthropologiquement parlant, ces dimensions de l’Homo sapiens sapiens sont irrévocables. Et qu’il est donc aussi absurde de chercher à abolir ce que l’on nomme aujourd’hui pornographie que de chercher à éliminer complètement l’agriculture, les mines ou d’autres secteurs d’activité où la violence, l’exploitation et la traite des personnes ont pourtant largement cours, historiquement comme maintenant.

Quand on voit ce qui se passe avec PornHub, on sait qu’on est très loin de la ligne d’arrivée. Il est question de viols filmés, impossibles à effacer définitivement du Web. Le site regorge de jeunes filles pas en âge d’offrir un consentement libre et éclairé, mais aussi de vidéos dans lesquelles les femmes « jouent » des mineures et des « vierges » et où, bref, on rend incontournable culturellement le fantasme de s’en prendre à des adolescentes, avec les conséquences que ça a. Surtout, on voit comment la pornographie sur le mode du capitalisme sauvage existe encore principalement à travers le regard d’un archétype d’homme blanc (hétéro ou gai, d’ailleurs) en position de domination sur tous les corps qu’il rencontre. Comme partout où on laisse ce capitalisme aller « naturellement », on promet d’abord la diversification de l’offre pour tous les goûts, puis on arrive en fin de piste à une uniformisation de la demande des consommateurs par une répétition ad vitam æternam des mêmes formules « vendeuses ».

On trouve de tout, donc, mais surtout du même. Un seul type d’homme noir, un seul modèle de femme asiatique, et vous savez lesquels. Plus généralement, une catégorisation de l’humanité en clichés raciaux et sociaux dignes de l’âge d’or de l’impérialisme victorien. Des personnes trans mises en scène comme des créatures de cirque. Des lesbiennes qui n’existent que pour les hommes. Un site comme PornHub peut jouer sur ces motifs culturels pour engranger des profits. Mais il ne les a certainement pas créés. Plutôt, il les reproduit si bien qu’il peut complexer la génération qui ne se reconnaît pas dans ce que la porno offre sans connaître autre chose que son univers limité, jusqu’à en coloniser les désirs.

Il peut exister une pornographie qui soit, à toutes les étapes de sa production, réalisée dans le respect, voire le féminisme. Ça existe d’ailleurs déjà, aux marges de l’industrie, particulièrement dans les communautés LGBTQ+. Mais le plus souvent, le dialogue public sur la pornographie se résume plus ou moins explicitement à vouloir ramener les jeunes dans le giron de la « bonne » sexualité — sans qu’on s’avoue que cette « bonne » sexualité est portée non seulement par une éthique du consentement, mais aussi par une morale qui n’a rien d’immuable, de neutre ou d’éternel. On ne s’est jamais complètement sortis de la dichotomie archétypale de la Vierge et de la pute. Seulement, on en a assoupli les règles.

Quand on gratte un peu, on voit bien comment cette dimension morale motive en partie les hésitations à permettre pour l’industrie du sexe les mêmes moyens qui, on le sait, contribuent à diminuer l’exploitation notamment des enfants ainsi que la traite humaine dans plusieurs autres industries : la production par et pour, une redistribution des capitaux, un droit du travail et une réglementation solide, acquis notamment par la libre association. Ne serait-ce pas là encourager les « mauvaises » sexualités ? s’inquiète-t-on.

Le manichéisme moral, même assorti d’un souci sincère pour la condition féminine, a toujours été et demeurera un cul-de-sac politique. Il faut certes agir sur le court terme pour mieux encadrer des plateformes comme PornHub. Mais le problème de fond demeurera tant qu’on s’entêtera à poser la violence patriarcale comme une dimension immuable de l’idée même de la pornographie, peu importe les contextes et les époques.

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