Le «Messie» en antidote

À pleins commerces, des rengaines guillerettes ou criardes ont beau asséner en anglais : « Santa Claus is Coming To Town », les clients masqués font la sourde oreille. Jingle Bell Rock aussi, c’est vraiment trop nul. On décroche, courant écouter chez soi des harmonies plus inspirées. Quand même, il manque quelques accords dans l’air pour réveiller l’esprit de ce Noël pas comme les autres.

Pas juste des partys. D’autres ingrédients du pudding des Fêtes apparaissent en rupture de stock. On s’en aperçoit tout à coup, songeant : « Tiens ! Pas de concerts dans les lieux de culte ! Quel dommage ! » La musique de saison a égaré en 2020 ses temples, comme tant d’arts orphelins.

Faut dire qu’on était nombreux en décembre à venir écouter dans une église ou une basilique des cantiques et des oratorios. Leurs chœurs et musiciens sont capables de mettre en extase une cohorte d’athées au royaume des croyants. En ce mois de froidure où la noirceur tombe trop vite, les traditions reprennent du poil de la bête et des plumes de l’ange. À propos, moi, je trouve les anges, vieux symboles pré-chrétiens, fort gracieux. Ils volent, jouent de la lyre, se posent en messagers des dieux. Ne jetons pas au feu les figures de la mythologie universelle. Ces archétypes ailés hantent nos rêves et se logent dans les méandres de nos inconscients. Respect pour leur poésie millénaire !

Fêtes commerciales certes que nos Noël, rimant avec champagne et cadeaux, mais s’y invitent ici et là une quête de beauté, voire de sens. D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Le Québec a besoin de retrouver ses racines de temps en temps, même celles qu’il a balayées après le joug du clergé longtemps subi.

Ce règne de l’Église est derrière nous. Parti. Envolé sans retour. Autant savourer les meilleurs legs d’un passé à l’eau bénite qui nous a marqués plus qu’on pense. Les pannes de mémoire collective n’aident guère les peuples à mieux se connaître. L’art religieux a traversé le temps, avec des chefs-d’œuvre musicaux, architecturaux, picturaux ou littéraires. Impérissable héritage culturel à préserver par-delà les rancunes enfouies et transmises, comme pan immense de notre histoire trop mal connue.

La trêve de Noël

Cette trêve du temps de Noël calme les irritations de plusieurs face au catholicisme de leur enfance ou de leurs pères. Soudain, de nombreux amateurs de ces concerts de l’avent se sentiraient bien fous de sacrifier l’éblouissante musique sacrée sur l’autel de leurs incroyances. Et puis tant d’églises conservent leur splendeur. Les vitraux, les fresques parfois, la hauteur des lieux dégagent une magie certaine.

Sous la voûte, on avait l’habitude encore l’année dernière de jeter un regard noir aux bavards du milieu du banc, ignorants des codes de silence, faute de mettre souvent les pieds dans une salle de concert ou un temple. Au rendez-vous pourtant, toutes ces générations assemblées pour les voix et les instruments en résonance intérieure.

Le virus rôde en 2020. Chacun s’encabane. Force est de s’incliner devant son pouvoir destructeur. Exit les concerts à l’unisson avec la foule. Bonjour les prestations virtuelles mêlant les douceurs du cocooning à la tristesse d’y égarer l’esprit de communion. « Alléluia en pyjama », comme chantait l’autre.

Alors, j’ai regardé le Messie de Haendel que l’Orchestre classique de Montréal nous présente en webdiffusion depuis l’oratoire Saint-Joseph jusqu’au 22 décembre. Et sous la baguette de Boris Brott (en première partie de Xavier Brossard-Ménard), l’envol des musiciens masqués, les voix de la soprano Elizabeth Polese, du ténor Marcel d’Entremont, du baryton Hugo Laporte et celle si chaude de la mezzo-soprano Rihab Chaieb me replongeaient dans l’ambiance requise, par la splendeur de l’oratorio de 1741. L’ensemble vocal Les Rugissants chantait d’harmonie.

Le temps des Fêtes paraîtrait vide sans son Messie interprété par des orchestres et des voix divers. Ce chef-d’œuvre, composé pour le temps de Pâques, devenu un classique de l’avent, Montréal l’a adopté comme plusieurs villes du monde.

Rejoice ! Rejoice ! L’exhortation lancée par la soprano me donnait envie d’oublier l’autre soir les déboires du temps. Au salon, quand le fameux Alléluia, sous la puissance des cordes et du chœur, a envahi l’espace sonore, sa joie profonde m’a pénétrée au fond de cette année pandémique, qui bouleversa la planète à coups de vies fauchées, d’économie à la dérive et d’avenir incertain. Et j’ai souhaité à tout le monde de puiser un peu d’espoir à sa source jaillissante.

Pur antidote à la déprime que cette œuvre lyrique religieuse dont la charge dépasse l’inspiration originale pour nous entraîner ailleurs, vers des mutations de valeurs que notre époque troublée appelle à son secours, toutes voix unies.