Emplois sacrifiés

L’approche vannes grandes ouvertes pour contrer les effets économiques de la première vague masque encore trop de laissés-pour-compte. Aux reproches d’un excès de zèle budgétaire à Ottawa face à la pandémie s’oppose l’état de crise persistante dans une industrie dite de « proximité sociale » que l’on peut qualifier de sacrifiée.

Un déficit budgétaire dépassant les 380 milliards au terme de l’exercice financier 2020-2021, pouvant frôler les 400 milliards selon l’effet hivernal de la pandémie… De nombreuses voix ont laissé entendre que le gouvernement Trudeau en faisait trop (voire le lui ont reproché), soit à des fins électoralistes, soit pour séduire le NPD, c’est selon. Bref, dépenser sans discernement l’argent que le Canada n’a pas, sur la base de la faiblesse du loyer de l’argent.

Cette affirmation se défend et reçoit une certaine illustration dans les projections d’octobre du Fonds monétaire international (FMI). Le FMI estimait que l’impact de la pandémie et l’effort pour en contrer les effets, sous forme de déficits publics, seraient de 19,6 % du PIB pour le Canada cette année, loin devant la moyenne des économies dites avancées, de 11,1 %. Au sein du G20, la détérioration la plus proche est observée au Royaume-Uni, avec 14,3 % du PIB, suivi par les États-Unis (12,3 %).

L’« engagement » accru n’a toutefois pas été sans produire certains résultats. Les analystes de la Banque Nationale ont déjà évoqué une récupération plus forte du marché du travail selon la quasi-totalité des indicateurs comparativement à ce que l’on peut mesurer aux États-Unis. Le Canada surpasse également les États-Unis en matière de récupération des salaires, trois des quatre plus importantes provinces faisant mieux qu’au sud de la frontière. Le Québec en profite, d’ailleurs, pour se démarquer avec une progression de 2 % en septembre par rapport à février, alors que les autres provinces observées restaient encore en rattrapage, contre un recul d’environ 3,5 % aux États-Unis. En outre, on s’attend à ce que le regain de l’activité économique perdue en 2020 et en 2021 soit supérieur au Canada par rapport à la moyenne des économies avancées, selon les prévisions automnales du FMI.

Cela ne peut qu’être de bon augure pour la base de taxation des différents gouvernements, selon les économistes de la Banque Nationale.

Cela dit, au verdict d’un excès de zèle budgétaire s’oppose tout de même le risque de déstructuration industrielle de pans complets de l’économie et d’explosion du chômage de longue durée. Services d’hébergement et de restauration, commerce de détail, transport aérien et tourisme… L’intervention plus concentrée et ciblée sur ces secteurs directement touchés et fragilisés demeure chétive pour les uns, inexistante pour les autres.

« Les PME peinent toujours à se remettre des mois de confinement qu’elles ont vécus. Ce sont 70 % d’entre elles qui n’ont toujours pas retrouvé leur niveau normal de ventes et plus du tiers qui rapportent perdre de l’argent tous les jours », déplorait lundi la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante.

L’emploi a mal

Il y aura donc un hiver à passer. Et l’emploi ne se porte toujours pas bien, nous rappelait Statistique Canada vendredi. Ainsi, 1,5 million de personnes ont été à la recherche d’un emploi le mois dernier, 448 000 ou 43 % de plus qu’en février. Et quelque 317 000 Canadiens qui étaient au chômage en octobre ont quitté la population active le mois suivant, lit-on dans une enquête menée du 8 au 14 novembre qui ne capte pas l’entièreté de l’impact de la deuxième vague.

Ici, l’Institut de la statistique du Québec précise que l’emploi a baissé de 209 300 au cours des 11 premiers mois de 2020, comparativement à la même période de l’année précédente, l’emploi à temps plein ayant reculé de 105 100 et celui à temps partiel, de 104 200.

Surtout, après avoir augmenté de 36,2 % en septembre et de 50,7 % en octobre, le chômage de longue durée est demeuré à 443 000 Canadiens. Plus du quart de tous les chômeurs ont été continuellement sans emploi pendant 27 semaines ou plus. Et 53,3 % de ces chômeurs vivaient au sein d’un ménage ayant déclaré avoir de la difficulté à assumer ses dépenses nécessaires. Cette proportion était plus élevée que celle de personnes ayant vécu une période sans emploi plus courte (41,4 %) et nettement supérieure à celle des personnes ayant un emploi (19,3 %).

Pas étonnant donc que la pression financière sur les ménages demeure persistante. D’autant que des programmes de soutien gouvernementaux et de report de paiements prennent la forme d’une aide à l’endettement. À l’échelle canadienne, l’ensemble des dossiers d’insolvabilité a augmenté de 18,8 % entre août et septembre, pour gonfler le cumul trimestriel de 7,9 % par rapport au trimestre précédent. La progression trimestrielle au Québec a été de 21,1 %. La tendance s’est poursuivie en octobre. Les données du Bureau du surintendant des faillites dévoilées vendredi indiquaient que le nombre de dossiers d’insolvabilité, quoique toujours plus faible qu’au cours de la période correspondante de 2019, avait progressé de 6,1 % entre septembre et octobre. L’augmentation a été de 7,7 % au Québec.

  

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