C'est la vie! - Les petites mains bavardes

Noémie et monsieur B. font des pieds et des mains pour suivre leur premier cours de langage signé.
Photo: Jacques Nadeau Noémie et monsieur B. font des pieds et des mains pour suivre leur premier cours de langage signé.

Lorsque monsieur B. a articulé son premier mot — «RRRRaaaa» (qui veut dire «chat») —, la chatte a compris que ses jours de tranquillité étaient comptés. Dès qu'elle entend cette syllabe, elle déguerpit. Après les premiers babils d'usage, les mamamama et les gagagaga, monsieur B. et moi avions très envie de poursuivre la conversation sur d'autres thèmes fondateurs de l'humanité: les gras trans, Elvis Gratton en format XXX, les anneaux de Saturne, la disparition de Bernard Derome du petit écran cet été et la couleur du vote ethnique dans Saint-Lambert. Monsieur B. n'a que neuf mois et il devra attendre encore quelque temps avant de prononcer les premiers mots que je serai seule à comprendre. «Arsxhungmagheu!» Tu veux dire «Encore des pogos»? Les mères sont des interprètes naturelles. Sans elles, l'humanité entière parlerait le tagal. D'ailleurs, les études démontrent que les bébés ont une oreille universelle dès leur naissance et perdent cette faculté de parler toutes les langues, y compris le joual, vers l'âge de neuf mois.

Sur le plan sociolinguistique, je n'ai jamais été aussi excitée que le jour où monsieur B. s'est mis à s'exprimer avec ses mains. Il repoussait déjà sa tasse d'eau d'un geste assuré et tendait les bras pour qu'on le prenne, un langage corporel qui ne trompe personne. Il m'a fallut trois jours pour lui faire comprendre le mot «lait» en ASL (american sign language), un pis de vache qu'on fait semblant de traire d'une main, plus facile que le même signe en LSQ (langue des signes québécoise), des cornes de vache avec la main près de la tête. Chaque fois que je lui présente le sein ou un biberon, je fais le signe et je prononce le mot. Monsieur B. s'esclaffe: sa maman parle avec les mains.

Le langage signé enseigné à des bébés qui n'ont pas de problème d'audition est très populaire aux États-Unis et on retrouve de plus en plus de cours de familiarisation avec cette langue manuelle dans le ROC (rest of Canada). La raison en est fort simple: en plus d'être facile à apprendre (un geste = un mot), le langage signé permet de communiquer de façon amusante avec bébé une dizaine de mois, voire une année avant qu'il puisse prononcer des mots clés comme «boire», «manger», «je veux», «bobo», «encore» ou «dégage, tu m'énerves avec ta compote de fruits bio et arrête de manger des petits Lu en cachette, je t'ai vue!» Les muscles de la langue et de la bouche n'arrivent pas à articuler ce que les petites mains et le cerveau conçoivent depuis un moment déjà.

Le style West Coast

Le professeur américain Joseph Garcia s'intéresse au langage signé depuis les années 70 et l'a appliqué dans la communication avec ses deux garçons dans les années 80. Il a aidé deux mondes à converger: la culture complexe des sourds et la bulle insondable des bébés. Il avait noté que les bébés sourds communiquent avec leurs parents beaucoup plus tôt que les autres bébés, soit à sept ou huit mois, contre 18 à 21 mois pour la plupart des enfants. Il a élaboré une méthode d'enseignement des signes destinée aux parents qui veulent entrer en communication préverbale avec leur bébé. Dans l'État de Washington, où ses conférences et ses ouvrages , notamment son livre Sign with your baby, jouissent déjà d'une large audience, des milliers de bébés ont appris ce langage, des garderies l'ont accueilli comme un outil pédagogique. Typiquement West Coast, le langage signé pour des enfants «entendants» attire des parents plus bios, plus alternatifs, plus instruits et plus ouverts d'esprit. Plus patients aussi, car le langage signé exige une certaine dose de persévérance.

Mais les récompenses sont énormes. En plus de réduire le chahut, le langage signé permettrait de diminuer la frustration, les cris, les morsures et les pleurs associés aux terribles deux ans, beaucoup moins terribles chez les enfants sourds. «C'est une autre façon de s'exprimer, m'explique Joseph Garcia au téléphone. On leur donne des outils à un âge où ils ne peuvent pas s'exprimer autrement qu'en pleurant. Et les bébés sont fiers d'eux. J'ai vu des enfants d'un an utiliser une douzaine de signes et j'en ai vu un de 13 mois faire appel à une centaine de signes et formuler des phrases très courtes avec ses mains. L'idée n'est pas d'imposer quelque chose à l'enfant et de le stresser avec l'apprentissage d'une langue. On le libère du stress de l'incompréhension dans une expérience expressive. C'est un modèle, pas un enseignement. Ceci dit, certains parents "veulent" trop et les enfants se ferment. Je préfère de loin voir des enfants aimants et attentionnés qui ne peuvent pas parler que des petits brillants arrogants capables de faire des signes.»

Les bébés n'ont pas besoin d'une palette aussi large que les adultes pour exprimer leurs besoins et ils accordent de l'importance à beaucoup moins de choses que nous. De plus, les bébés comprennent davantage de mots qu'ils peuvent en exprimer. Le langage signé 101 peut parfaitement convenir aux besoins primaires de l'enfant. Dans nombre de cas rapportés par les parents, le bébé a même pu indiquer au pédiatre où il avait mal lors de visites médicales. Bobo ménisque gauche de l'articulation.

Bébé Einstein

On apprend le langage signé aux bébés sourds et aux enfants trisomiques (les orthophonistes se servent du programme Les Mains magiques, au Québec), pourquoi pas à des bébés qui sont tout yeux, tout oreilles? La communication est à 90 % visuelle chez le bébé, et le langage signé fait largement appel aux expressions faciales. «C'est un langage en quatre dimensions, ajoute Joseph Garcia. On utilise l'espace et les expressions du visage. Une image vaut mille mots... L'idée, c'est de répéter systématiquement quelques gestes dans des moments clés du quotidien: à l'heure des repas, du biberon ou de la tétée, du changement de couche. Cela n'empêchera pas l'enfant d'apprendre sa langue maternelle, au contraire. L'expérience prouve que les bébés qui ont appris le langage signé ont de meilleures habiletés verbales. Le langage signé devient comme un jouet qu'on abandonne lorsqu'on ne l'utilise plus. Une fois qu'il s'est mis à marcher, l'enfant n'a plus besoin de ramper.»

Quant aux parents, la plupart continuent à utiliser le langage signé entre eux ou pour dire «je t'aime» de loin à leur «grand bébé» qui ne veut plus qu'on l'embrasse devant ses amis dans la cour d'école. Aimer en silence, c'est encore mieux que rien.

cherejoblo@ledevoir.com

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Suivi: un cours d'initiation au langage signé pour bébés entendants, avec Amy Ma, l'instructrice de Les Mains qui parlent. Elle offre à Montréal des cours à domicile pour des groupes de quatre bébés ou plus. Comptez 60 $ pour une série de quatre cours (lesmainsquiparlent@sympatico.ca). Malheureusement, le prof manque encore d'expérience et la méthode n'est pas au point, du moins en français. Vous serez beaucoup mieux servis pour le même prix par la trousse d'apprentissage du professeur Garcia.

Acheté: la vidéocassette Bébé Einstein, le langage pour les poupons (un à 18 mois). Monsieur B. était moins intéressé que par les autres produits de cette série pour bébé produite par Disney (Bébé Mozart, Bébé Beethoven). Bébé Einstein est une initiation aux langues étrangères qui s'appuie sur des recherches récentes. Dès sa naissance, un bébé peut différencier la rythmique de sa langue maternelle des autres langues, car il se familiarise avec les sons à compter de la 24e semaine dans l'utérus. Cette cassette est un heureux mélange d'anglais, d'allemand, de français, de japonais, de russe, d'espagnol et d'hébreu. Ne manque que le langage signé!

Aimé: Mon petit coeur de tous les jours, d'Alain Cliche (Casterman). Un livre rouge et rose aux pages cartonnées en forme de coeur. Pour apprendre les jours de la semaine en se disant «je t'aime» de toutes sortes de façon. Et le huitième jour, on se le dit en silence.

Adopté: la série Camille, de Jacques Duquennoy (Albin Michel jeunesse), une girafe vraiment craquante. Dans le livre Camille a un bébé, le bébé n'arrive pas à dormir et Camille essaie tous les trucs de maman avant de comprendre que son bébé voulait des bisous dans le cou. Un cou de girafe a besoin de beaucoup de bisous!

Trippé: sur la série de livres L'Art pour les tout-petits (Gallimard Jeunesse). Ces livres d'art permettent une interaction avec le jeune lecteur, qui s'y reconnaîtra dans les différentes vignettes. Joliment conçu pour les «grands bébés».

Rigolé: en lisant Pourquoi les chiens font comme ça?, de Vitali Konstantinov (La joie de lire). Les chiens se reniflent le derrière depuis la nuit des temps, mais personne n'avait encore donné une explication aussi poétique à ce langage «signé». L'auteur s'est inspiré d'une histoire racontée par son grand-père d'Ukraine. Délicieux!

Contacté: l'Institut Raymond-Dewar, qui offre cinq niveaux de cours de LSQ dès cet automne. Les inscriptions ont lieu du 2 au 31 août en composant le (514) 284-2214 (#3800). Il en coûte 130 $ pour 45 heures à raison de trois heures par semaine. Si jamais vous aviez la piqûre pour le langage signé... www.raymond-dewar.qc.ca.

Savouré: le magazine Psychologies, juin 2004. La psycho-pop est partout et les magazines de psychologie sont vraiment sortis des laboratoires de chercheurs obscurs derrière des glaces sans tain. On parle dans ce numéro de littérature, cinoche, vedettes, sexualité, et un article s'adresse aux parents: «Devenez des parents zen», deux termes antinomiques. Un petit test (on n'y échappe pas) vous permettra de vérifier si vous avez un potentiel zen ou non.

Lu: un article intéressant sur l'acquisition du langage chez le bébé dans Sciences humaines (juin-juillet-août 2004) et son numéro hors-série L'Enfant. La psychologie du nourrisson connaît de grands bouleversements en ce moment. La précocité du langage, notamment, surprend les spécialistes. Durant les trois derniers mois de sa vie intra-utérine, le foetus est très occupé à écouter les conversations de sa mère. De nombreuses études s'intéressent aujourd'hui au babil précoce, et l'importance du dialogue non linguistique entre la mère et le bébé est reconnue. Ouf! Les chercheurs nous confirment ce qu'on savait d'instinct depuis toujours.
1 commentaire
  • Renée Hétu - Abonnée 4 août 2004 11 h 54

    Nous aimons Josée B. et les bébés...

    Nous avons beaucoup aimé cet article sur les bébés; faut dire que nous sommes de nouveaux grands-parents! Depuis, nous avons cherché les livres de la série L'Art pour les tout-petits (Gallimard Jeunesse); nos libraires ne trouvent rien sous ce titre. Pourriez-vous préciser ou compléter. Nous vous remercions et continuons de vous lire chaque fois. Bons bisous à Monsieur B.
    Renée Hétu et Pierre Amyot