Plat de résistance

À la télévision, dans la déferlante des images en continu, il était question l’autre jour, à la chaîne de nos impôts, de l’art d’apprêter les restes de table et de se nourrir à petit prix.

Une nutritionniste, Geneviève O’Gleman, nous livrait une leçon bienveillante, sourire aux lèvres. Elle compte, cette année, au nombre des vingt porte-parole officiels de la guignolée.

Pareille cuisine, faite d’injonctions à économiser, tient pour une vérité implicite l’idée que les gens sont pauvres parce qu’ils ne savent pas s’organiser. À ce plat de résistance est volontiers ajoutée une sauce faite des plus beaux poncifs d’une morale indigeste.

« Soyez généreux, c’est important. » Mme O’Gleman et l’animatrice vous le recommandent, comme ils vous invitent à donner « dans les magasins participants » à la guignolée, ces glorieux « partenaires » du monde des affaires. Voilà « un geste tout simple, mais qui fait vraiment la différence ». Car, voyez-vous, « les besoins alimentaires […] ont augmenté beaucoup, beaucoup au cours des derniers mois en raison de la pandémie ». En vérité, ils n’ont cessé d’augmenter depuis des années. Mais la pandémie a le dos si large.

Sachez que « chaque jour compte », du moins entre le 23 novembre le 24 décembre, période pendant laquelle se déroule la guignolée. Durant cette période sont en effet comptabilisées, puis médiatisées, les preuves d’une générosité collective dont on pourra se parer pour le reste de l’année. Au thermomètre de la vertu, il n’y a pas de petits gains. Tout compte, comme le répète si bien Mme O’Gleman. « Chaque petit geste, un cannage, une boîte de pâtes de plus dans notre épicerie de la semaine ou un petit don. » On ne peut qu’être ébloui devant un tel engagement à changer le fond des choses, tout en reproduisant le cadre dans lequel rien ne change jamais.

En attendant l’espérance d’un miracle qui surgirait d’une telle charité individuelle, vous pouvez toujours en apprendre davantage sur l’art de s’alimenter au rabais. Mme O’Gleman vient justement d’écrire un livre sur le sujet. La télévision le souligne, en indiquant même à l’écran qu’il est « en vente partout ». Dès lors qu’il est question de livres, la télévision, comme de raison, s’empresse d’exposer ceux qui traitent de cuisine. En revanche, en ce qui concerne les nourritures de l’esprit qu’apportent des lectures capables de nous aider à repenser la société, la télévision invite implicitement, par son silence général, le public à jeûner. Au point de faire passer les seules lectures du premier ministre comme plat de résistance.

Autre porte-parole autorisé de la guignolée cette année, Nicolas Duvernois, entrepreneur en vodka, connu comme un « dragon » d’une émission vouée à galvaniser le culte autoproclamé de l’entrepreneur. À Radio-Canada, il y a quelques jours, Gérald Fillion lui donne la parole afin qu’il exprime son avis au sujet d’un nouveau livre de l’économiste Thomas Piketty, où celui-ci expose en quoi la crise actuelle profite aux riches. Dans sa lancée, M. Duvernois ne parvient qu’à nous parler de lui. Lui, entrepreneur aguerri ; lui, fort de sa volonté personnelle ; lui, en modèle qu’il projette volontiers comme accessible à tous, moyennant quelques efforts.

Depuis vingt ans, le capitalisme n’est plus le même, affirme M. Duvernois. Personne ne veut de mal à son semblable, jure-t-il. Impossible de le voir concevoir que ce système, qui sécrète des inégalités durables, ne profite qu’à quelques fortunés, ni que la richesse de ceux-ci n’est possible qu’en se nourrissant de la misère du plus grand nombre.

Inutile donc de repenser le système autrement que dans le pur cadre de l’offre et de la demande, soutient M. Duvernois. Des mesures socialistes, en tout cas, lui apparaissent tel un terrible danger. « Tout ce qui touche de près ou de loin au socialisme, ouvrez un livre d’histoire et voyez les résultats. » Notre homme s’oppose même à la hausse du salaire minimum à un plancher de 15 $.

Comme porte-parole proclamé de la guignolée, ce roi de la vodka vous invite, comme de raison, à donner généreusement. Comment vous dire ? Il me saoule.

Les relais offerts à cette générosité promise à ne rien changer d’autre que les apparences viennent de haut. Jean Boulet, un ministre de la Solidarité sociale toujours souriant et avenant, félicite publiquement tout un chacun de ses contributions privées, en s’empressant de se mettre en scène. Le voici, par exemple, qui donne des tapes dans le dos, sur des photos, au propriétaire de la Binerie Chik — quel nom — pour avoir distribué des petits-déjeuners puis quêté de l’argent à l’occasion du Noël du Pauvre. L’État québécois, envisagé surtout comme l’animateur d’un long téléthon, se révèle fort bien en cette saison.

Devant des dégradations sociales bien documentées, face aux écarts qui se creusent entre riches et pauvres, le triomphe de la volonté individuelle continue d’être projeté comme si cet écran de fumée suffisait à effacer les monstres du présent. Nous voici encore à tenter d’obtenir du thé avec des feuilles déjà trop souvent ébouillantées.

Comment douter que ce cirque des bons sentiments autour de la pauvreté soit chargé d’une dimension bien intentionnée ? Nous reconnaissons à l’évidence qu’il existe un problème : la pauvreté. Nous en observons les contours, du moins à l’approche de Noël. Mais si nous admettons qu’il y a des raisons de se soucier de la pauvreté en cette période de l’année, pourquoi cela s’arrête-t-il à peu près là ? Peut-être parce qu’il n’y a pas d’assistés sociaux, de pauvres, ni de chômeurs qui ont de voix, tant au Parlement que dans les médias. Alors, en attendant, les bines continuent de faire l’affaire.

29 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 décembre 2020 01 h 42

    La charité démontre la faillite de la responsabilité de l'État.

    L'état est censé subvenir aux nécéssités de ses citoyens par le bias de la distribution de la richesse. La pauvreté dans une société riche est une conséquence d'une laisser-faire toxique de la part de l'État.
    Quand l'État laisse-faire les GAFAM de ce monde qui ne paient pas d'impôt et qui cachent leur profits dans les paradis fiscaux, ce ne sont pas les mièttes qui tombent de tables des riches qui vont faire la différence.
    Après la Deuxième Guerre mondiale, on a eu une période de prospérité que l'on a appelé «les trente glorieuses», parce que les grandes entreprises étaient taxées à titre de 91% de leurs profits, les travailleurs étaient rémunérés adéquatement et les lois antitrust étaient appliquées aux oligarques qui veulent tout accaparés.
    Il faudrait un retour à la réglementation des entreprises si l'on veut éliminer la pauvreté.
    Et comme le dit bien monsieur Nadeau: «les inégalités durables, ne profite qu’à quelques fortunés, ni que la richesse de ceux-ci n’est possible qu’en se nourrissant de la misère du plus grand nombre».

    • Gilles Théberge - Abonné 7 décembre 2020 14 h 44

      Je refuse catégoriquement de donner à la guignolée, ainsi qu'à la horde de solliciteurs de tout poil, qui assaillent littéralement ma boîte aux lettres... Justement pour que le gouvernement devienne ...pour le peuple, par le peuple.

      Parce que moi aussi je crois que «L'état est censé subvenir aux nécéssités de ses citoyens par le bias de la distribution de la richesse».Et au lieu de sifflotter en ragardant en l'air comme s'il sortait d'une boite de cracker Jack, l'État devrait s'employer à combattre efficacement l'évitement fiscal, quand ce n'est pas carrément du détournement...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 7 décembre 2020 06 h 25

    La Solidarité sociale augmente ses prestations en janvier 2021 …



    … L'Allocation-logement sera réduite d'autant !

    • Richard Lupien - Abonné 7 décembre 2020 09 h 38

      « … L'Allocation-logement sera réduite d'autant !...»
      Ça, c'est certain....il faut bien que le gouvernement prenne l'argent quelque part pour en donner aux propriétaires des hôtels qui viennent pleurnicher à la télévision.....oh! Mais que les temps sont durs pour ces richissimes...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 7 décembre 2020 07 h 09

    C'est la Noël de la poubelle !

    À notre époque, ces «paniers de Noël» ne sont pas des victuailles pour réveillonner! mais plutôt des boîtes de «dépannage alimentaire» essentiellement garnis d'aliments périmés, d'invendus immangeables, de conserves dont la date de péremption date et dont les ingrédients à l'intérieur se sont dissociés, de bocaux de substances non-identifiables, de sacs de riz bruns avec dans le sac un grain de riz dodu qui se tortille et qui agite ses petites pattes, de pain moisi, de biscuits ramollis, de contenants de yaourt boursouflés de gaz putride… Bref ! C'est la Noël de la poubelle !

    Remarquez que pour garnir les paniers de Noël, le bourgeois à la sortie des épiceries offre à même ses achats des aliments qui ne sont pas périmés…

    Mais cette nourriture n'arrive guère sur la table du pauvre, à l'instar des vêtements que l'on donne généreusement et qui sont détournés vers les marchés aux puces et autres «Renaissance et Village des valeurs» au bénéfice de particuliers.

  • Francois Ricard - Inscrit 7 décembre 2020 07 h 10

    Seul le salarié n'a pas d'échappatoire

    Le Québec se dote de plus en plus d’une fiscalité basée sur les revenus du travail, diminuant en même temps progressivement toutes les autres formes de revenus. Un tel processus nous mène lentement vers l’érosion des revenus de l’État et vers des pressions de plus en plus grandes exercées sur les payeurs de taxe qui restent. Nous allons aussi vers une plus grande taxation indirecte, taxe de vente, franchise, marchandisation des services étatiques. Cette taxation indirecte affecte beaucoup plus les plus pauvres que les bien nantis. Et pendant ce temps, les bénéfices de la technologie disparaissent dans des abris fiscaux.
    Il y a des gens qui paient vraiment les impôts et d’autres qui y échappent. Il existe des différences notables entre l’impôt théorique- celui qui correspond au discours que l’on entend- et l’impôt réellement perçu une fois que tous les programmes de déduction ont été appliqués.
    Plusieurs entreprises profitables ne paient aucun impôt. D’autres un impôt minimal de 5%. Et le gouvernement fait très peu pour contrer l’évasion fiscale. Il va même jusqu’à rendre déductibles les frais engagés pour créer des filiales dans les paradis fiscaux.

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 décembre 2020 13 h 44

      C'est exactement le laissez-faire de nos gouvernements qui permettent les riches à faire l'évasion fiscale, en cachant leurs profits dans les paradis fiscaux, ce qui prive les coffres de l'État de 8 milliards de dollars annuellement. C'est honteux dans une société riche comme la nôtre.

    • Germain Dallaire - Abonné 7 décembre 2020 16 h 59

      Le laissez-faire vous dites Mme Alexan? Vous êtes bien bonne. Nos dirigeants gouvernementaux ont épousé depuis longtemps les règles du néo-libéralisme et croient sincèrement (comme M. Duvernois dans le texte de M. Nadeau) que seul le privé crée de la richesse. Souvenez-vous de la loi UBER par la CAQ. C'est pas du laisser-faire, c'est un encouragement très actif. Je dirais même, je dirais même plus, c'est une engagement.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 7 décembre 2020 07 h 29

    Le jeûne intellectuel

    Ou cette espèce d'intoxication volontaire. Comme on disait avant: on est ce qu'on mange, si on transpose ce slogan à la lecture: on est ce qu'on lit, nous sommes tout petits, petits...

    Ayant travaillé quelques années en alphabétisation, je n'ai pu que constater le réel déclin, malgré toutes les avancées technologiques, du taux d'alphabétisation. En 1982, on comptait 20% d'analphabètes fonctionnels au Québec. Aujourd'hui ce taux est à plus de 50%!!