Post-Brexit, fin de partie

Cette fois, c’est vrai. Après quatre ans et demi d’un feuilleton frisant parfois l’absurde, le véritable dénouement du Brexit aura lieu d’ici au 31 décembre.

On verra dans les prochains jours si Boris Johnson, dilettante habile de la politique, aux convictions aussi fluctuantes que celles d’un Donald Trump, génie opportuniste dont les méandres ne suivent ni les déclarations antérieures ni les attentes des électeurs, voudra vraiment payer le prix de ce qu’il a appelé « le test décisif de ce qu’est pour nous la souveraineté nationale ».

Un rappel : même si le Royaume-Uni a officiellement quitté l’Union européenne début 2020, et ne participe plus à ses instances politiques, le pays est encore soumis, pour 24 jours, aux règles commerciales communautaires. Mais ensuite, sans accord, c’est le saut dans le vide, le fameux « Brexit dur » : les Britanniques redeviennent des étrangers soumis aux tarifs et contrôles douaniers, avec la queue de milliers de camions devant le tunnel, les pénuries possibles de nourriture et de médicaments, etc.

Après les secousses de la COVID-19, qui ont durement frappé le Royaume-Uni (cinquième au monde pour les décès par habitant, pire qu’au Québec), lui faisant perdre 10 % de PIB, un nouveau choc attend le pays : moins 5 % supplémentaires, peut-être moins 8 %.

En outre — c’est vrai, là comme ailleurs —, la récession n’a pas encore atteint le gros des électeurs, la prodigalité étatique ayant atténué le choc dans un premier temps… mais en 2021, ça saignera vraiment. Dans ce pays-là, le choc pourrait être double !

Mais Johnson ne s’en fait pas — c’est son style de toujours, nonchalant et improvisateur. Il répète qu’il envisage sereinement les deux possibilités. Oui, un accord est préférable. Mais pas à n’importe quelles conditions. Et selon lui, cette grande nation commerçante ouverte sur le monde, qui a connu la guerre et dominé les mers pendant deux siècles, sera parfaitement capable de « faire face »… sans traité commercial au 31 décembre.

Après une conversation, samedi, entre Johnson et Ursulavon der Leyen, présidente de la Commission européenne, des négociations de la dernière chance se dérouleront cette semaine.

La dernière tactique britannique serait de « bloquer » sur deux sujets : les aides gouvernementales aux industries (auxquelles tient Londres, mais que Bruxelles considère comme déloyales) et les pêches. Les pêcheries ne sont pas importantes, en proportion du PIB… mais elles ont ici grande valeur symbolique. Pour un gouvernement selon lequel « le Brexit, c’est d’abord la souveraineté nationale », le contrôle des eaux territoriales est crucial.

Johnson fait le pari que les Européens, malgré la fermeté remarquable du chef négociateur, Michel Barnier, qui a maintenu l’unité des 27 depuis quatre ans, vont à la toute fin avoir peur… et que c’est eux qui vont reculer, en particulier les Allemands.

Emmanuel Macron tient à l’accès continu des bateaux de pêche français en eaux britanniques. Il est question de laisser les pêcheurs européens continuer à prendre de la morue dans la Manche… mais en les forçant à en remettre aux Anglais une fraction importante : 20 %, 30 %… 50 % des poissons ! Mais pour les Allemands, ce n’est pas si grave.

Et puis cette semaine, le retour de la question irlandaise aux Communes (un projet de loi qui renie l’engagement signé par Londres en 2019 sur la frontière ouverte entre le nord et le sud de l’île) peut représenter une nouvelle pomme de discorde dans cette fin de partie.

Il est ironique que la Grande-Bretagne de droite, ouvertement nostalgique de l’Empire, qui prétend « reconquérir le monde » en tant qu’État souverain et marchand, soit assimilée à la revendication des petites nations face à la mondialisation. Et qu’elle le fasse en jetant à la poubelle les préoccupations de vraies « petites nations » non souveraines — l’Irlande du Nord, l’Écosse — qui ont le défaut, elles, de croire encore à l’Europe !

Un Brexit dur, s’il arrive, coûtera cher aux Britanniques. Mais il pourrait avoir comme contrepartie de ramener sur le tapis, de façon urgente, les questions de l’indépendance écossaise et de l’unification de l’Irlande.
 

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

6 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 7 décembre 2020 09 h 25

    Sans envergure

    Avec les différences qui s'imposent, Trump et Johnson, c'est un peu de la même farine, à savoir c'est pas bien sérieux; deux politiciens de petite gamme, sans envergure. Britanniques et Américains méritent mieux. Dans le dernier cas, le 20 janvier prochain sera une délivrance.

    M.L.

  • Claude Bariteau - Abonné 7 décembre 2020 10 h 25

    Un Brexit dur ne peut pas ne pas être accompagné d'une relance du nationalisme britannique. C'est ce qui mijote dans les divergences concernant la pêche en zone britannique, le support de l’État aux entreprises britanniques et les règlements des conflits commerciaux.

    Ces trois points concernent la reconquête d l’autorité britannique. Cette reconquête est présente depuis le référendum. Elle a déjà pris la forme d’une réorganisation du Royaume-Uni pour solidifier les liens entre l’Irlande du Nord l’Angleterre et l’Écosse tout en affaiblissant le pouvoir économique de la République d’Irlande, mais aussi, une acceptation, si cette réorganisation achoppe, d’un rétrécissement du Royaume-Uni à l’Angleterre et au Pays de Galles.

    Aussi est-il plus que probable qu‘il y ait un Brexit dur suivi du rapetissement du Royaume-Uni, ce qui expliquerait la démission du gouvernement précédent, l’élection du PM Johnson et les préparatifs des deux voies envisagées.

    Le gouvernement Johnson mise sur la première en refusant un deuxième référendum en six ans à l’Écosse et entend déployer des politiques de reconstruction des infrastructures écossaises pour conserver cette nation au sein du Royaume-Uni par le pouvoir de l’argent, un atout dont ne dispose pas le parlement écossais.

    Quant aux Britanniques d’Irlande du Nord, le gouvernement Johnson entend construire un pont entre ce territoire et celui du Royaume-Uni via l’Écosse pour les débrancher des liens économiques qui les unissent à la République d’Irlande et l’UE.

    Cette voie se déploiera dès la césure avec l’UE et sera accompagnée de louanges du passé du Royaume-Uni et de la mobilisation qui assura son indépendance lors de la Deuxième Guerre mondiale même si cette guerre annonça la fin de l’hégémonie britannique. Il s'agit de la réplique au projet d'indépendance que promeut avec force et conviction Mme Nicola Sturgeon à la tête du SNP (Parti national écossais) et PM du parlement écossais.

    • Serge Lamarche - Abonné 7 décembre 2020 20 h 41

      Beau scénario m. Bariteau. On verra bien.

  • Pierre Fortin - Abonné 7 décembre 2020 12 h 35

    Aurait-on la mémoire qui flanche ?


    On ne semble pas avoir évalué ni prévu toutes les conséquences d'un Brexit hard qui est toujours l'objet de discorde au Parlement britannique et qui menace de troubler la paix en bousculant la vie de milliers d'Irlandais. Depuis l’Accord du Vendredi saint, la libre circulation entre le Nord et le Sud touche quelque 30 000 travailleurs transfrontaliers ainsi que la liberté de commerce. Or cet accord repose sur trois relations troubles et fragiles :

    1) celle entre le Nord et le Sud;
    2) celle entre les deux communautés au Nord où les tensions entre les Unionistes et les Nationalistes sont encore très vives;
    3) celle entre la Grande-Bretagne et l’Irlande.

    Toutes ces relations sont à présent menacées.

    On ne doit pas oublier que la Nouvelle IRA s'est manifestée depuis l'an dernier par des attaques, dont certaines à la bombe, contre les forces britanniques, des gardiens de prison et des policiers, afin de bien faire comprendre qu'il ne saurait être question d'une nouvelle séparation de l'Irlande du Nord et de la République d'Irlande.

    La ville de Londonderry, de triste mémoire, constitue « l’un des principaux foyers de soutien » à la Nouvelle IRA, selon le Centre d’étude du terrorisme et de la violence politique de l’université de Saint Andrews en Écosse : « C’est la deuxième plus grande ville d’Irlande du Nord, elle a une population majoritairement catholique qui a lourdement souffert de discrimination de la part du gouvernement ». Le groupe dispose également de soutiens « au Nord de Belfast et dans le comté d’Armagh ». L'odeur de poudre ne s'est pas complètement dissipée là-bas.

    Ceux qui auraient oublié le calvaire du conflit nord-irlandais peuvent se rafraîchir la mémoire en réécoutant Bono et U2 chanter Sunday Bloody Sunday.

  • Diane Éthier - Abonnée 7 décembre 2020 20 h 18

    Post-Brexit: fin de partie ? Pas sûr

    Les négociations sur le Brexit durent depuis 2015 et elles ont été parsemées de "deadlines" qui n'ont jamais été respectés. Alors il est fort possible que les négociations se poursuivent malgré l'ultime échéance de la fin de semaine du 5-6 décembre 2020. Un accord est encore possible. Mais sera-t-il à l'avantage des deux parties ?
    Rien n'est moisi sûr. Ceci dit, je ne crois pas qu'un no deal engendre des conséquences économiqes désastreuses pour le RU comment le disent les partisans de l'UE. Ce discours alamariste n'a pas convaincu les Britanniques de voter contre le Brexit en 2015.

    Diane Ethier

  • Yvon Bureau - Abonné 7 décembre 2020 20 h 57

    Les nombreux jeunes qui

    n'ont pas été voter lors du 1e vote doivent s'en mordre les doigts ...